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L’affaire Black Dahlia par Reardon

L’affaire Black Dahlia
Suivie de
L’affaire du Mad Butcher de Cleveland (dit Torso)


Sommaire
1. L’attente
2. Jane Doe
3. Les ambiguités
4. Enquête et suspects
5. Naissance d’un mythe
6. La théorie de Torso
Black Dahlia, le jeu
Sources


The Black Dahlia

I. L’attente (d’après Steve Hodel, L’Affaire du Dahlia Noir)
Los Angeles, janvier 1947
C’était un jeudi, un jeudi soir ; la nuit était tombée sur Los Angeles, il était à peine 18h30. Devant l’entrée du Biltmore, un hôtel de grand standing qui ne comptait pas moins de 1000 chambres, une poignée de personnes faisait le pied de grue en attendant qu’un chasseur vienne se charger des bagages. Personne ne prêta réellement attention à la jeune femme brune qui pénétrait dans le hall, et encore moins au rouquin qui l’accompagnait, et qui d’ailleurs ressortit presqu’aussitôt. Dans le hall, deux personnes peut-être tournèrent la tête vers elle quand s’étant rendue à la réception, elle dut en haussant le ton, solliciter l’attention du réceptionniste qui de toute évidence manquait d’enthousiasme. Elle attendit en se balançant d’un pied sur l’autre, pendant que l’employé feuilletait sous le comptoir la pile de messages. Finalement, il secoua négativement la tête. Sans quitter le tapis rouge, la jeune femme se dirigea silencieusement vers la cabine téléphonique, aussi imperturbable que si elle accomplissait ce geste pour la centième fois.
Un couple se tourna brusquement vers elle en l’entendant raccrocher brutalement le récepteur. Elle sortit de la cabine, elle semblait découragée, au bord des larmes. Elle hésita à retourner à la réception, puis se tourna de nouveau vers la cabine, malmenant son sac à main et regardant autour d’elle comme si elle attendait quelqu'un. Un rendez-vous ? Elle commençait à intriguer. Peut-être était-ce une actrice fraîchement lancée ou une starlette espérant décrocher un rôle. Elle ne devait pas être de L.A. Plutôt de San Francisco. Oui, plutôt de Californie du Nord, un peu collet monté, agacée, ses doigts s’agitant nerveusement dans ses gants blancs. Les regards se tournaient vers elle maintenant : là, dans ce hall, plusieurs hommes et quelques femmes semblaient même avoir un peu de mal à détourner leur regard de cette jolie femme en deux pièces noir sans col, avec son chemisier blanc caressant son long cou pâle. Une apparition quelque peu surprenante ce soir là, beaucoup plus grande que la majorité d’entre eux, en raison probablement de ses chaussures à talons aiguilles en suèdine noire. Elle était enveloppée d’un grand manteau sombre, augurant tristement du froid de janvier, ce froid venu de l'océan qui rampe la nuit le long du boulevard de Wilshire caché dans le brouillard qui tourbillonne et transperce.
Le hall commençait à se remplir. En lui jetant un coup d’œil et en la découvrant seule avec cette lueur d’espoir dans les yeux, on pouvait supposer qu’elle attendait quelqu'un.
Ses yeux paraissaient s’agrandir un peu chaque fois qu'un homme passait l’encadrement de la porte. Et chacun en son for intérieur devait lui souhaiter que le nouvel arrivant puisse être le prince Charmant qu'elle attendait ce soir, pour probablement l’emmener dîner ou danser dans l’un des clubs d’Hollywood.
Mais plus le temps passait, plus la jeune femme s’impatientait. Où était-il ? Elle s'assit, se releva, se mit à faire les cent pas, puis, s’approchant du réceptionniste, elle lui demanda la monnaie d’un dollar. Elle entra à nouveau dans la cabine, composa un numéro plus frénétiquement encore, faisant claquer sèchement le cadran entre chaque chiffre. Elle reposa brutalement l’écouteur. Toujours pas de réponse. Où était-il ? Elle s'effondra dans l’un des fauteuils et se mit à feuilleter un magazine sans parvenir à fixer son attention. Toutes les dix minutes, pour ainsi dire, elle retournait à la cabine. Quel genre d'homme était-ce pour faire attendre une si jolie femme ? Une heure passa, puis une seconde.
Si vous aviez pu observer son visage à ce moment là, vous auriez vu sa mâchoire se crisper et son inquiétude se muer en colère. Il était comme ça, toujours : en retard quand vous souhaitiez qu’il fût à l'heure, en avance quand vous auriez aimé le voir en retard. C'était tout lui.
Elle revoyait cet après-midi de début décembre, cela faisait juste un mois, quand il lui avait fixé ce rendez-vous à l'Ambassadeur Hotel, le meilleur de Los Angeles, sur le boulevard de Wilshire, « Juste pour prendre un verre, » il avait dit. Cette fois-là, il l'avait fait attendre trois heures au bar. Elle n’avait pas cessé de s’agiter, de faire pivoter son tabouret rouge, jouant avec son bâtonnet mélangeur, abreuvant ses bières anglaises de gingembre, et repoussant les avances de sept hommes, du barman de vingt-trois ans au riche agent immobilier à la peau tannée par les bronzages et frôlant les 70. Les cinq autres types avaient dû penser qu'elle était une poule de qualité ou encore une femme mariée qui s’ennuyait et qui s’était mise sur son trente et un dans le but de s’amuser un brin. Elle avait supporté ça, regrettant seulement un peu d’avoir bu toutes ces bières en l'attendant. Quand il s’était finalement montré, il avait simplement dit : « J'ai été retardé.» Impertinent et direct. Juste ça ! Et elle n’avait rien dit. C'était il y a un mois. Elle s’était pourtant jurée que c’était la dernière fois.
Il était tard maintenant, et à l’extérieur l’obscurité s’était épaissie. L’éclairage lumineux devant l'entrée du Biltmore miroitait, saluant la nouvelle année. La jeune femme repensait à ces huit derniers mois. Elle avait espéré de grandes choses en quittant le Massachusetts pour venir à L.A.. Elle avait même songé à épouser le lieutenant Right et à fonder une famille. Mais ça ne s'était pas passé comme ça. Ça avait même tourné à l’aigre. La nouvelle année lui donnerait peut-être une seconde chance. Elle remit une pièce dans l’appareil de la cabine et recomposa le numéro du bureau qui n’était pourtant qu’à quelques blocs. Il décrocha enfin. « Oui, je suis là, » dit-elle exaspérée. « Au Biltmore. Ça fait plus de deux heures que j’attends. Oui, bien, j’y vais. » Elle raccrocha, métamorphosée, radieuse. Elle se dirigea vers la porte sans un regard vers la réception. Elle descendit les marches olivâtres. Le portier lui ouvrit les grandes portes vitrées au motif fleuri, elle fit un pas dehors, dans la nuit froide du vrai hiver californien. Elle se retourna, regarda son reflet dans la porte, réajusta sur ses épais cheveux noirs la grande fleur qui scintillait comme un diamant. Elle fit un pâle sourire aux gens qui de l'intérieur l’avaient suivie des yeux, puis elle prit vers le sud, en direction de la 6ème rue et disparut dans le brouillard qui se referma sur elle : la nuit l’avait avalée. L'obscurité prenait sa vie, la fondant en elle.



II. Jane Doe
Ce matin du 15 janvier 1947, était particulièrement frais et sombre pour Los Angeles. Vers 10h30, une jeune femme qui se promenait avec sa petite fille aperçut dans un terrain vague ce qu’elle prit pour un mannequin couleur chair au milieu d’une pelade d'herbe brune. Elle s’en approcha intriguée et découvrit avec stupeur que ce qu’elle s’était imaginée était en-deça de la réalité : il s’agissait bien d’un cadavre au milieu de tous ces immondices, à quelques mètres à peine du trottoir. Elle courut à la maison voisine et appela le commissariat de police de la Division de l'Université. Quoi que son interlocuteur à l'autre bout de la ligne eut essayé d'obtenir son nom, la femme dans son excitation ne le lui donna pas – on apprendra plus tard qu’elle se nommait Betty Bersinger ; le dispatcher renvoya donc l'appel à une unité de patrouille : « 390 possible entre la trente-neuvième et Coliseum Street. » Le 390 faisait référence à un délit d’ivresse sur la voie publique. Evidemment, tout le monde ignorait encore à quoi s’attendre.

L’appel en question concernait le district de Crenshaw, dans les quartiers ouest de Los Angeles environnés par Leimert, un secteur plutôt résidentiel colonisé par la classe moyenne et dépendant de la Division de l'Université du LAPD. A à peine cinq milles au nord, à dix minutes de là, s’étend Hollywood et les rêves que ce nom engendre. Quand l'appel fut lancé, il ne parvînt pas uniquement aux patrouilleurs de la police chargés de se rendre sur place, mais aussi à toute une escouade de journalistes connectés en permanence sur la fréquence de la police, en dépit des brouillages et des crépitements permanents. En 1947, c’était une pratique courante pour la presse d’avoir un récepteur fixé sous le tableau de bord, une radio puissante et la plus longue antenne souple qui soit, dans l'espoir d'être les premiers sur les lieux d’un crime, d’un incendie, d’une catastrophe ou de n'importe quel autre événement susceptible de faire un titre. La concurrence existait même entre des journalistes travaillant pour le même journal qui se bousculaient au même endroit à la seule évocation d'un papier possible, l’antériorité sur place étant synonyme de propriété. Tout cela n’a guère changé depuis les années 40.
Will Fowler, journaliste au Los Angeles Examiner, et Felix Paegel son photographe captèrent cet appel et furent en conséquence les tout premiers sur les lieux. Ils purent constater de visu qu’il ne s’agissait pas d’un ivrogne endormi mais du cadavre d’une femme, nu, écartelé dans l'herbe et horriblement défiguré.
Plus tard dans son autobiographie, Fowler décrira ce qu'il avait vu ce matin-là. « Une chose blanc ivoire a attiré mon attention. «C’est là,» j’ai dit. « C'est un beau cadavre bien raide.» Un cadavre a quelque chose qui ne ressemble à rien d’autre. Je m’en suis approché et j’ai fait un bond en arrière. Je m’en suis approché à nouveau et j'ai appelé Paegel, qui sortait son matériel du coffre : « Doux Jésus, Felix, cette femme est coupée en deux !» Il est difficile de décrire les deux parties d'un corps. Les deux moitiés étaient tournées dans le même sens, les bras étaient tendus au-dessus de la tête, les jambes raides largement écartées. Ses yeux bleu clair étaient à moitié ouverts.»
Avant l’arrivée de la police, Fowler s’agenouilla près de la femme et put constater que ses ongles étaient rognés, que ses cheveux châtain aux racines, avaient été teints en noir jais et surtout que sa bouche avait été élargie sur plusieurs centimètres avec une lame tranchante. Des marques de cordes à ses poignets et à ses chevilles indiquaient qu’elle avait été ligotée et probablement torturée. Bien que les intestins fussent répandus sur le sol, le corps ne baignait pas dans le sang, il avait été soigneusement lavé. Il remarqua également que les vertèbres dorsales avaient été désolidarisées et non sciées car il n’y avait aucune esquille. Alors que Paegel faisait ses photos, les premiers policiers arrivèrent sur les lieux. Deux hommes en uniforme s’approchèrent de Fowler, l’un des flics avait déjà sorti son arme ignorant de qui il s’agissait, jusqu'à ce que le reporter leur ait montré sa carte.
Fowler s’esquiva pour appeler d’une cabine son rédacteur, James Richardson. Lorsque celui-ci apprit que la victime avait été coupée en deux, il lui demanda de rentrer à la rédaction le plus vite possible avec les négatifs. Les photos furent rapidement traitées et retouchées, dissimulant la partie inférieure du corps couverte de peinture à l'aérosol et les profondes estafilades faciales prolongeant hideusement la bouche, les rédacteurs souhaitant épargner à leurs lecteurs la crudité de ces images. Richardson prit la décision d’adjoindre au tirage de l’après-midi du Los Angeles Examiner, une page spéciale qui fut immédiatement mise en vente. Fowler retourna sur place pour effectuer un suivi. Le Word ayant transmis sur les ondes qu'une femme avait été assassinée, coupée en deux et éviscérée, l’endroit où le corps avait été retrouvé était maintenant plus qu’agité : autour se pressaient d'autres journalistes qui avaient tout laissé en plan pour venir voir le cadavre, une multitude de membres de la police en uniforme, et des badauds cantonnés dans une bande tout autour. Les deux inspecteurs des homicides Harry Hansen et Finis Brown, à qui le capitaine Jack Donahoe venait de confier l’affaire, durent jouer des coudes pour atteindre la scène du crime
Aujourd'hui, un enquêteur sur les lieux d’un homicide ne permettrait jamais à la presse de piétiner d’éventuelles preuves ou de photographier la victime. Il en était tout autrement à Los Angeles en 1947 où les journalistes et la police travaillaient la main dans la main. La plupart des journalistes avait des passe-droit et entretenait des relations personnelles avec les inspecteurs : quand un journaliste bien introduit, demandait à la police une information confidentielle sur une personne ou sur un sujet, il l’obtenait généralement. En contrepartie, chaque fois que pour les besoins de l’enquête, les enquêteurs demandaient à la presse de ne rien divulguer, les rédacteurs et les journalistes s’y conformaient presque systématiquement. De plus, la police avait besoin que la presse donne d’elle une image aussi flatteuse que possible.
La scène de crime resta donc ouverte à la presse, les photographes demeurant libres de se déplacer à leur gré afin d’obtenir les meilleurs clichés.
Dans cette affaire, les photographies du corps sur la scène du crime ne furent pas communiquées au public par la presse pendant presque quatre décennies jusqu'au jour où on estima que cela ne portait plus à conséquences : les clichés du cadavre furent alors publiés dans le livre de Kenneth Anger, Hollywood Babylone II en 1985. Six ans plus tard, Will Fowler qui avait couvert la rubrique criminelle à Los Angeles pour différents quotidiens entre 1940 et 1950, inclut l’affaire du Dahlia Noir dans son autobiographie : Reporters: Memoirs of a Young Newspaperman, 1991.
Les photographies de ces deux livres montrèrent pour la première fois que le corps avait été proprement sectionné au niveau de la taille. En examinant soigneusement ces photos, on a pu constater que les deux moitiés séparées étaient restées proches l’une de l’autre, bien que la partie supérieure semble avoir été placée asymétriquement, au-dessus de la partie inférieure et excentrée vers la gauche. Les bras de la victime, tendus au-dessus de la tête, à quarante-cinq degrés du corps, étaient pliés au coude pour former un angle de quatre-vingt-dix degrés. La mise en scène ne fait aucun doute et le meurtrier n’a nullement cherché à se débarrasser rapidement du cadavre. En fait, le corps a été soigneusement abandonné, à quelques mètres du trottoir, dans un endroit où on ne pouvait pas ne pas le découvrir et dans le but évident de choquer. Un acte d’une telle barbarie, aussi froidement délibéré, était exceptionnel en 1947. Et même aujourd'hui, selon les criminalistes, il ne dépasse pas un pour cent de tous les homicides. En dépit du piétinement des journalistes de plus en plus nombreux, les inspecteurs continuèrent à rassembler des indices, parmi lesquels un sac de papier ayant initialement contenu du ciment et présentant de petites traces de ce qui semblait être du sang dilué dans l’eau. Ce sac, qui apparaît clairement sur les photos, se trouvait juste au-dessus de la main droite de la victime. Des empreintes de pneu furent également relevées à proximité du corps ainsi que celle ensanglantée du talon d’une chaussure d'homme. Des articles de journaux postérieurs soulignèrent que ces deux indices importants n'avaient pas été suffisamment exploités et photographiés par les inspecteurs chargés de l’enquête.
Hansen et Brown furent rapidement convaincus qu’en raison de l'absence de sang sur les lieux du crime, le tueur avait agi ailleurs, et transporté dans une voiture les deux moitiés du corps jusqu’à hauteur de ce terrain vague de Norton. Rien sur place ne permit d’identifier la victime qui fut donc enregistrée sous le nom de « Jane Doe Number 1 ».
Le lendemain matin, le médecin-légiste Frederic Newbarr, effectua l'autopsie. Ses observations conclurent que la mort avait été provoquée par une hémorragie due à «des lacérations du visage et une commotion cérébrale.» Il précisait que « le trauma à la tête et au visage résultait de coups multiples portés à l'aide d'un instrument aiguisé.» Il lui paraissait clair que le corps avait été sectionné proprement, au moyen d’un instrument semblable à un scalpel. L'incision avait été faite dans l'abdomen, et avait atteint le disque intervertébral entre la deuxième et la troisième lombaire. Cette mutilation avait été effectuée avec une telle précision qu'il paraissait évident qu’il s’agissait d’un travail de professionnel, d’un spécialiste en interventions chirurgicales. Ray Pinker, le criminaliste de la police confirma l'opinion du médecin légiste, ce que reconfirma un peu plus tard l’étude effectuée par le docteur LeMoyne Snyder de la police d'état du Michigan. Le docteur Newbarr situait la mort dans les vingt-quatre heures avant la découverte du corps, ce qui établissait le meurtre aux environs de 10 heures du matin le 14 janvier.
Mais qui était la victime ? Le 16 janvier 1947, une enquête publique « Who-is-Jane-Doe-Number-1 » parut dans la presse de Los Angeles. Connaissez-vous une jeune femme qui se rongeait les ongles et qui aurait disparu ? Si oui, c’est peut être la victime mutilée du meurtre d'hier. La description de la jeune femme qui s’ensuivait était complète.
Âge : Entre 15 et 16 ans. Poids : 118 Livres (53 kg). Yeux : gris bleu ou gris vert. Nez : petit retroussé. Oreilles : petits lobes. Cils : courts sans couleur. Cheveux : teints au henné, mais brun foncé à l’origine. Pointure : 6 1/2. Ongle d'orteil abîmé. Cicatrice résultant d’opération sur le côté droit du dos 3,5 cm, cicatrice sur l'abdomen côté droit 1,5 cm, appendicectomie possible ; cicatrice de vaccination cuisse gauche ; petite cicatrice sur le genou gauche, autres au-dessus du genou. Marques de naissances, grains de beauté, taches de rousseur : six petites sur le cou en dessous de la ligne de collier ; autres dans le dos. Description plus générale : bien développée, os petits, jambes solides.
Lors d'une réunion avec des inspecteurs du LAPD, le rédacteur en chef auteur de cette enquête publique, proposa de transmettre les empreintes digitales de Jane au moyen d’un «Soundex» - ancêtre du Fax contemporain - au bureau de ses correspondants de Washington, D.C. L’idée fut immédiatement retenue et appliquée : à Washington, des agents du FBI recueillirent les empreintes digitales et les emmenèrent immédiatement à leur section pour les identifier. Que l’initiative fut venue d’un rédacteur qui ainsi décrochait un scoop en obtenant le premier l’identité de la victime était parfaitement secondaire, presse et inspecteurs ayant tout autant besoin d’informations.
Un communiqué du 24 juin 1947 de J. Edgar Hoover en personne fut rendu public : les empreintes étaient celles d’Elizabeth Short. Ces empreintes, le FBI les possédait depuis 1943, date à laquelle la jeune femme avait postulé pour un emploi au service de l’acheminement postal dans une base militaire de Californie, réitérées la même année pour une arrestation pour consommation d’alcool par mineur à Santa Barbara.



III Les ambiguités
Elizabeth Short était née le 29 juillet 1924 dans la banlieue de Boston, de Cleo et Phoebe Short qui s’installèrent peu de temps après à Medford, Massachusetts. En 1930, Cleo disparaît incapable de subvenir aux besoins de sa femme et de ses quatre filles, son petit commerce ayant subi le contrecoup du crash boursier de 1929. Quelques années plus tard, installé en Californie, il tentera de renouer avec son épouse en lui écrivant qu’il a acquis suffisamment d’argent pour les accueillir, elle et ses filles. Phoebe refusera tout net. Entre temps elle a trouvé un emploi dans une librairie et Elizabeth qui ne manque aucun film de Fred Astaire commence à rêver d’Hollywood. A 17 ans, Elizabeth qui est exceptionnellement jolie renonce à ses études et trouve un emploi de serveuse à Miami Beach, Floride. En 1943, à 19 ans, elle part rejoindre son père à Vallejo, pas très loin de San Francisco. Elle trouve un emploi à la Mare Island Naval Station, en espèrant que sa nouvelle domiciliation peut lui ouvrir des portes dans l’univers cinématographique. Mais ses relations avec son père vont rapidement s’envenimer : leur conception de la vie est aux antipodes. Rongé par les regrets, il ne comprend pas cette fille qu’il n’a pas vu grandir : il aimerait qu’elle se comporte en femme au foyer, qu’elle se cantonne à l’entretien de la maison et à la cuisine. Elizabeth a d’autres projets ; elle a l’esprit libre et ne se sent aucune disposition de femme soumise. Elle trouve un job à l’acheminement du courrier à Camp Cooke à Lompoc à 2 heures et demie au nord de Los Angeles.

En 1943, elle compte se fixer à Santa Barbara, Californie. Son attirance pour les militaires en uniforme la conduit à servir dans des night-clubs fréquentés par les personnels de l’armée. C’est dans l’un de ces bars qu’elle est arrêtée en septembre pour violation des lois californiennes sur les boissons alcoolisées consommées par les mineurs. Elle est contrainte de rentrer à Medford, pour s’en échapper le plus souvent possible : Chicago, la Floride, la Californie et retour dans le Massachusetts. Les emplois de serveuses qu’elle trouve lui paient ses déplacements : elle multiplie les rencontres, sa soif de vivre est insatiable. Fin décembre 1944, elle fait la connaissance d’un pilote, Matt Gordon : il est major dans les Flying Tigers. Elle en tombe follement amoureuse et forme dès avril, des projets de mariage. Lorsqu’il part en mission, elle correspond avec lui : elle lui envoie jusqu’à 27 lettres en 11 jours. En août, alors qu’elle est revenue à Medford pour y achever ses préparatifs de mariage, elle apprend brutalement par une lettre de la mère de Matt que son avion s’est écrasé en Inde.
Tous ses projets s’écroulent. Durant l’hiver 1945, elle repart pour Miami dans le but sans doute de s’y étourdir. Elle fait beaucoup de rencontres masculines mais les hommes qui lui plaisent le plus sont ceux qui ont de l’argent. En février 1946, elle revient à Medford où elle travaille comme caissière au cinéma local. Le 17 avril, elle retourne en Californie, cette fois à Hollywood. En juillet, elle fréquente Joseph Gordon Fickling, un lieutenant de l’Air Force aux yeux sombres et à la belle prestance. Ils se sont connus en Californie deux ans plutôt, juste avant qu’il ne s’embarque à bord d’un sous-marin. Dès le départ leur relation est tumultueuse. Dans leur correspondance — conservée par la police et publiée par la presse après le meurtre de Short — Fickling exprime son agacement devant ses écarts de conduite : il espère représenter pour elle davantage que les autres. Apparemment elle ne parvient pas à le convaincre. Il part s’installer en Caroline du Nord où il s’est fait embaucher comme pilote sur une ligne commerciale, mais ils demeurent en contact. Il continue à lui envoyer de l’argent. La dernière lettre que Fickling reçoit de Short est datée du 8 janvier 1947, sept jours avant son meurtre. Elle lui écrit qu’elle va partir pour Chicago, où elle espère devenir mannequin.
Durant les six mois qui précédent sa mort, Elizabeth Short multiplie les domiciles et les compagnons de chambre. L’argent lui brûle les doigts. Dépensant sans compter lorsqu’elle en a, elle se retrouve à court fort souvent. Elle réside plusieurs semaines dans un hôtel de Long Beach durant l’été ; elle revient ensuite à Hollywood, où elle partage un studio dans une résidence privée, puis elle vit dans un appartement avec sept autres jeunes femmes qui, de condition modeste, espèrent toutes faire leur place sous les rampes du show-business. Pendant de brèves périodes, elle partage également des chambres dans plusieurs hôtels d’Hollywood. En décembre, elle part pour San Diego.
La dernière personne à l’avoir vue vivante est une rencontre de fraîche date, un homme marié de 25 ans, vendeur de son état : Robert Manley, surnommé "Red" d’après la couleur enflammée de sa chevelure. Ces derniers temps, Short résidait chez des gens qui l’avaient prise en charge après l’avoir trouvée dans un cinéma permanent où elle s’était résolue à passer la nuit. Mais ils se sont lassés d’elle assez rapidement : elle flemmardait à longueur de journée et brûlait ses nuits. Début janvier 1947, ils lui ont demandé de partir. C’est à ce moment qu’elle a rencontré Manley. D’après les articles de presse, Manley fait sa connaissance au coin d’une rue de San Diego où elle semble un peu perdue. Il l’aborde donc pour lui proposer une balade en voiture. Short fait sa coquette, détourne la tête, refuse de lui répondre. Manley insiste, lui assure qu’il est complètement inoffensif et qu’il ne cherche qu’à l’aider : il lui propose un gîte.


Interrogatoires de Robert Manley

Le couple s’installe dans un motel local, mais Short ne se déshabille pas et ils n’ont pas de rapports sexuels, confiera-t-il plus tard à un journaliste. Le lendemain, 9 janvier, il la conduit à Los Angeles et lui porte sa valise à la gare routière où elle doit prendre un bus. Elle lui a dit qu’elle allait se rendre à Berkeley chez sa soeur, qu’elle devait auparavant rencontrer au Biltmore. Manley l’accompagne jusque dans le hall, puis prend congé d’elle vers 18h30 pour rentrer dans sa famille à San Diego. La nuit suivante en quittant l’hôtel Biltmore elle disparaît dans le brouillard.

IV Enquête et suspects
C’était un meurtre à sensation. La police secondée par la presse se lance dans une enquête minutieuse, vouée quasiment dès le départ à l’échec. La violence, les conditions exceptionnelles de cet assassinat, la personnalité de la victime dont les journaux se font l’écho tiennent Los Angeles en haleine pendant plus d’un mois. Quarante policiers sont détachés sur l’enquête. Tous les hommes qu’a fréquentés Beth sont soumis à des interrogatoires, leurs alibis vérifiés. Des lettres de dénonciation affluent dans les commissariats, des confessions spontanées parviennent dans les rédactions. La seule véritable piste que les policiers entrevoient consiste en la réception d’un petit paquet contenant une lettre et les papiers officiels de Short, ainsi que quelques photos d’Elizabeth en galante compagnie soldatesque. Son carnet d’adresses joint au paquet a été privé de quelques pages, mais n’en contient pas moins de 75 noms masculins. La police retrouve la majeure partie de ces hommes et tous tiennent le même discours : ils ont rencontré Short dans la rue ou dans un bar de nuit, mais ne l’ont jamais revue après qu’elle leur eut fait clairement comprendre qu’elle n’était absolument pas intéressée par des relations physiques.
Manley est le suspect numéro 1 ; il a même droit à une injection de sérum de vérité, mais il ne ressortira rien de cet interrogatoire et Manley décédera en 1986 à la suite d’une chute accidentelle. Une personne résident sur Crenshaw Boulevard prétend avoir vu la nuit de la disparition de Beth un homme penché sur le coffre de sa voiture à proximité du terrain vague où a été déposé le corps de Beth. En s’en approchant, l’individu a eu une attitude bizarre : il se serait même enfui. La police procède alors à l’arrestation d’un garçon de restaurant italien du quartier. Celui-ci est rapidement innocenté. D’autres suspects, d’autres arrestations et autant de remises en liberté.
La conclusion du FBI est laconique et définitive et peut être consultée dans leurs archives :
Elizabeth Ann Short, connue également comme le Dahlia Noir est née le 29 juillet 1924, à Hyde Park, Massachusetts. Short a été assassinée le 14 janvier 1947. Son cadavre mutilé a été trouvé dans un terrain vague d’un quartier résidentiel de Los Angeles, CA. Short a été identifiée grâce aux dossiers de la FBI Identification Division. De nombreuses personnes ont été interrogées sur le meurtre de Short, mais son assassin n’a jamais été arrêté.

Cette énigme judiciaire a servi de source à une quantité de théories improbables dont deux seulement sont à retenir : la dernière en date celle de Steve Hodel (Black Dahlia Avenger : A Genius for Murder, 2003) car nombreux sont ceux qui ont cru qu’elle mettait un terme à l’affaire du Dahlia Noir jusqu’au jour où elle fut réfutée par la famille [voir à ce propos les articles qui lui sont consacrés sur les sites Polar Noir et Crime Library] ; la seconde celle du Cleveland-Torso-Murder car elle a été retenue en partie par les concepteurs du jeu vidéo The Black Dahlia, raison pour laquelle le sixième chapitre de cette étude lui sera consacré. Il faut noter en passant qu’à l’heure actuelle le LAPD dispose de tous les éléments qui permettrait de mettre un terme définitif à cette affaire ; mais ce département a à résoudre dans l’urgence bien d’autres crimes et qui plus est l’auteur monstrueux de cette abomination est certainement décédé depuis des années.



V Naissance d’un mythe
Cette fascination exercée par la vie d’Elizabeth Ann Short, et surtout par ce meurtre horrible et barbare lui mettant un terme, continue de nos jours, soixante ans après.
La courte vie de cette serveuse de 22 ans a inspiré de nombreux livres, des sites Web, des films, un jeu vidéo et même un groupe musical australien. La recherche de son meurtrier autant que sa personnalité, la volonté de comprendre, d’expliquer, de connaître la vérité ont donné naissance à un mythe sauvage et fascinant. Elizabeth Short était une femme libre et libérée. Elle était fascinée par Hollywood et par les hommes en uniforme. Et sa vie comme son corps sont brisés, niés, anéantis dans la douleur, la souffrance et l’horreur. Sa beauté est saccagée, son visage défiguré, son corps meurtri, martyrisé, sectionné. Dans sa sinistre mise en scène, il n’est pas incroyable que son assassin ait voulu transmettre un message, en disjoignant ce qu’il pouvait considérer comme les parties hautes, ses bras en position de danseuse presque tendus vers le ciel et ses parties basses et souillées, ses jambes largement ouvertes, un résumé de ses aspirations à devenir une étoile en multipliant les rencontres amoureuses et aventureuses.
Devant cette allégorie résumant en elle sexe, beauté, liberté et violence la presse ne pouvait éviter de lui donner un qualificatif : naquit ainsi la légende du Dahlia Noir, une allusion au film de 1946 le Dahlia Bleu (The Blue Dahlia, avec Véronica Lake) et à cette couleur noire qui semblait la fasciner autant dans ses cheveux teints que dans ses robes fourreaux qui comme les fleurs qu’elle aimait à se mettre dans les cheveux mettaient sa beauté de porcelaine en valeur. Eblouie comme elle l’était par les fulgurances d’Hollywood, il n’est pas surprenant que la presse ait surnommé Beth le Dahlia Noir. En 1946, quasiment à la veille de sa mort, sort sur les écrans Le Dahlia Bleu.

Ce titre porteur raconte lui aussi l’histoire d’une femme assassinée.
Lorsque Johnny Morrison, démobilisé, rentre chez lui, il trouve son épouse en compagnie d’Eddie Harwood. Les Morrison s’expliquent mais Johnny quitte la maison, et fait la connaissance d’une jeune femme mystérieuse et attirante. Madame Morrison fait alors appel à deux anciens compagnons d’arme de Johnny, Buzz et George pour qu’ils tentent de le ramener chez lui. Buzz est devenu irascible et violent à la suite d’une blessure de guerre, mais il se rend pourtant chez madame Morrison. Celle-ci reçoit également la visite d’Eddie Harwood, son ancien amant qui possède un night-club, qui essaie de conclure, mais auquel elle résiste en le menaçant. Ce qui n’échappe pas à Newell, son homme à tout faire.
Lorsque madame Morrison est assassinée, Johnny devient le principal suspect. Johnny échappe à la police et affronte Eddie, qui a acheté le silence de Newell sur sa visite chez les Morrison la nuit du meurtre. Johnny apprend que la femme mystérieuse dont il a fait la connaissance est Joyce, l’épouse d’Eddie, dont elle est séparée. Les hommes de main d’Eddie tentent d’enlever Johnny, mais au cours de la fusillade qui s’ensuit, Eddie est tué par l’un d’eux.
Johnny se rend au Blue Dahlia, où la police interroge Buzz, George et Newell. Buzz entre en crise en voyant Joyce arracher les pétales d’un dahlia bleu. Il en a eu une identique en voyant madame Morrison effectuer le même geste. Bien que Buzz semble être le coupable désigné, il déclare être très rapidement parti de chez madame Morrison. Les flics piègent Newell, qui reconnaît qu’il a tué madame Morrison qui refusait de céder au chantage qu’il tentait d’exercer sur elle à propos de ses relations extraconjugales avec Harwood. Johnny et Joyce restent ensemble.

L’affaire du Dahlia Noir est reprise par James Ellroy dans son roman homonyme publié pour la première fois en français en 1988 dans la collection Rivages/Thriller et qui constitue le premier opus du Quatuor de Los Angeles.

Ce meurtre sordide et irrésolu fascine Ellroy depuis son enfance. Né en 1948, il vit en Californie avec sa mère, une infirmière, depuis le divorce de ses parents. En 1958, alors qu’il passe un week-end avec son père, Geneva (Jean) Hilliker Ellroy, à laquelle il dédie son roman, est étranglée, son corps nu enveloppé dans un pardessus est retrouvé dans un jardin public de Los Angeles. Et son meurtre ne sera jamais élucidé.
Ainsi commence Le Dahlia Noir :
Vivante, je ne l’ai jamais connue, des choses de sa vie je n’ai rien partagé. Elle n’existe pour moi qu’au travers des autres, tant sa mort suscita de réactions transparaissant dans le moindre de leurs actes. Ce roman sera adapté au cinéma en 2006 par Brian De Palma.

Le Dahlia noir de De Palma reste une lointaine adaptation du roman de James Ellroy.
Dans le Los Angeles des années 40, deux inspecteurs Bucky Bleichert et Lee Blanchard, se voient confier une enquête portant sur un meurtre particulièrement sordide : le cadavre atrocement mutilé d’une jeune starlette, Elizabeth Short, vient d’être découvert dans un terrain vague. La presse se saisit de l’affaire qui prend des proportions énormes. Pour les enquêteurs, l’affaire piétine et les lièvres soulevés conduisent systématiquement à des impasses. Pour Lee, moins l’affaire progresse, plus elle tourne à l’obsession et le couple qu’il forme avec Kay, son épouse, s’en ressent gravement. Bucky cependant à mesure que Lee décroche, persiste. Il découvre qu’Elizabeth a flirté un temps avec la pornographie cinématographique. Un jour, dans un bar, il rencontre Madeleine Linscott, fille d’une famille aisée et influente de Los Angeles. Celle-ci lui révèle bientôt qu’Elizabeth Short n’était pas totalement une étrangère pour elle. Leurs parcours se sont même croisés à une certaine époque. Bucky va devoir établir les liens qui ont existé entre Beth et les Linscott. Que cachent les apparences et le vernis de la bonne société ? Et jusqu’où la police est-elle à l’abri de la corruption ?



VI La théorie de Torso, le meurtrier de Cleveland ou les meurtres de Kingsbury Run
1) Le boucher
Kingsbury Run est un ravin à l’est de Cleveland qui par endroits peut atteindre 20 mètres de profondeur. C’est un déversoir d’immondices stérile et partiellement couvert de végétation sauvage et de mauvaises herbes. Quelques maisons ont été perchées sur ses bords, blotties les unes contre les autres. Kingsbury Run abrite aussi le bidonville des laissés pour compte de la dépression de 1929. C’est là qu’un après-midi de septembre, deux jeunes garçons découvrent un homme décapité. Les inspecteurs Emil Musil et Orly May de la police de Cleveland sont les premiers sur les lieux. Rapidement ils trouvent un second corps semblable au premier, lavé et vidé de son sang. Le rapport de police du 23 septembre 1935 fait état de leur découverte en contrebas de la 49ème Est et de Praha Avenue : « les corps de deux hommes blancs, décapités, étendus dans l’herbe ; entièrement nus, à l’exception de l’un portant des chaussettes ; après une recherche difficile, les têtes des deux hommes ont été retrouvées enterrées, l’une à 6 mètres de l’un des cadavres, l’autre à 25 m du second. Les deux pénis ont été retrouvés près de l’une des têtes. Nous avons également trouvé un vieux manteau bleu, une casquette et un bleu de travail maculé de sang. A proximité se trouvait un seau en métal contenant une petite quantité d’essence et une torche. Il semble évident que de l’essence, de l’acide et un produit chimique ont été déversés sur l’un des corps pour tenter de le faire disparaître par crémation ; il semble tout aussi évident que ces corps sont là depuis plusieurs jours car leur décomposition a commencé. » L’enquête du coroner Arthur J. Pearse situe la mort de l’un 7 à 10 jours plus tôt, celle de l’autre ne remontant qu’à 2 ou 3 jours.
Les victimes, ligotées, et encore pleinement conscientes, émasculées, puis décapitées sont finalement identifiées. Si les empreintes digitales du premier cadavre sont inexploitables, celles relevées sur le second permettent d’identifier Edward A. Andrassy. Approximativement âgé de 28 ans au moment des faits, il a exercé un emploi d’aide-soignant à l’Hôpital psychiatrique de Cleveland, y a rencontré une infirmière qu’il a épousé en 1928 mais qui enceinte l’a quitté peu de temps après avant de donner naissance à une fille. Il a démissionné en 1931 et a trouvé un emploi de vendeur de journaux. A l’époque de sa mort il n’avait plus d’activité professionnelle et pas de source de revenu connue.
Ses parents sont des immigrés hongrois issus de l’aristocratie. Ils ont reçu la visite d’Edward quatre jours plutôt, sont au courant de sa vie dissolue et des mauvaises fréquentations qu’il cultivait et ne sont pas surpris par la mauvaise réputation qu’il traîne. Il a d’ailleurs été plusieurs fois arrêté pour consommation de drogue et pour trafic d’armes ce qui lui a valu un séjour à la maison de redressement de Warrensville. Sa mère rapporte que deux mois auparavant, un homme le recherchait pour le tuer parce qu’il avait fait des avances à sa femme. Andrassy s’était enfui de la maison tellement il avait eu peur. Il avait raconté à sa sœur qu’il avait poignardé un italien au cours d’une rixe et qu’on le recherchait. Les policiers eux-mêmes se souviennent de lui comme de quelqu’un leur ayant donné pas mal de fil à retordre.
Quelques-unes de ses fréquentations déclarent qu’Andrassy était bisexuel : la seule chose que la police retrouve chez lui et qui pourrait corroborer cette thèse, ce sont 5 magazines de culturisme. Cependant, trop de témoignages indiquant qu’il avait des amants concordent pour être ignorés.

2) Les premiers éléments de l’enquête
Après quelques jours d’enquête, la police expose ses premières déductions :
les meurtres sont des crimes passionnels sans rapport avec le racket ou le banditisme ; une femme joue un rôle dans cette affaire ; les cadavres ont été transportés post mortem dans Kingsbury Run ; les deux victimes se connaissaient et ont été tuées par le même meurtrier ; le cadavre non identifié a été tué le premier : son corps est resté immergé dans un liquide jusqu’à ce que le tueur trouve et assassine Andrassy ; chacune des victimes avait les mains attachées avant d’être exécutée au moyen d’un instrument tranchant comme un couteau de boucher. En outre la police est pratiquement sure que les cadavres ont été amenés là de nuit en voiture. Elle reconstitue aussi sommairement l’emploi du temps d’Andrassy : il quitte la maison de ses parents le jeudi soir 19 septembre 1935 sans leur dire où il va. Et selon le coroner Pearse il est assassiné le vendredi dans la nuit. Ce n’est que le lundi que son corps est retrouvé. On n’a aucun témoignage de quelqu’un qui l’aurait vu après qu’il a quitté le domicile parental. Sans pouvoir identifier l’autre corps et en l’absence de tout indice supplémentaire, l’affaire au bout de quelques semaines se trouve classée.
Personne à cette époque ne fait le rapprochement entre ces deux meurtres et une affaire vieille d’un an.

3) La victime zéro
La partie inférieure du torse (torso) d’une femme avait été retrouvée sur les berges du lac Erié près du parc d’attractions Euclid Beach. Les jambes avaient été sectionnées au niveau des genoux. Le coroner Pearse avait estimé que ces restes avaient séjourné dans l’eau pendant 3 ou 4 mois. La coloration de la peau pouvait laisser supposer que le corps avait été traité avec un produit chimique, peut-être un conservateur. Le reste du corps ne fut jamais retrouvé. Elle ne fut donc pas identifiée et on ne trouva aucune trace d’elle dans les dossiers des personnes disparues. Bien qu’elle ne fut jamais officiellement considérée comme appartenant à la série de Kingsbury Run, elle fut au contraire considérée officieusement comme la première victime. La presse la surnomma ‘La Dame du lac’ et plus tard la Victime Zéro.
En novembre 1935 eurent lieu les élections du maire. Cleveland était lasse de l’escalade incontrôlée du crime organisé. Des décennies de corruption tant politique que policière avaient transformé la ville en paradis pour truands et trafiquants de tout acabit. Le républicain Harold Burton fut donc élu en promettant de nettoyer la ville et de rendre à la police sa dignité. En décembre fidèle à sa promesse, Burton nomma Eliot Ness au poste de directeur de la sécurité : ce dernier bien que jeune avait déjà une solide réputation de pourfendeur de criminels. Ness ne perdit pas une seconde et se lança dans une croisade percutante contre le jeu et la corruption de la police. Les habitants de Cleveland avaient tout lieu de croire qu’avec Ness le crime organisé n’avait plus qu’à bien se tenir.

4) Florence Saudy Polillo
Le dimanche 26 janvier fut l’une des journées les plus froides de l’hiver. Un boucher, Charles Paige, propriétaire du White Front Meat Market sur Central Avenue appela la police vers 11h25 pour signaler ‘qu’il venait de trouver différents tronçons d'un corps devant un immeuble de la 21ème Est’. Accompagné du sergent Hogan et des inspecteurs Shibley et Wachsman, le lieutenant Harvey Weitzel qui avait reçu l’appel, trouva à l’angle nord-est de la Hart's Manufacturing Company, sur la 20ème rue, des morceaux de corps, une partie de ceux-ci dans un panier, d’autres dans des sacs en toile de jute contenant également des sous-vêtements de coton blanc enveloppés dans du papier journal. Ils furent rapidement rejoints par le lieutenant David L. Cowles, superintendant de la police et responsable de la balistique, qui se chargea d’examiner sacs et panier.
Joseph Sweeney, inspecteur en chef, déclara que le corps avait été déposé derrière l’usine Hart aux environs de 2h30 du matin. James Marco, dont la maison jouxte l’usine confirma l’heure en indiquant que son chien s’était mis à aboyer et à s’agiter à proximité de l’endroit où l’on avait retrouvé le panier et les sacs. En examinant les restes retrouvés - la moitié inférieure du torse d'une femme, ses cuisses et la partie supérieure droite du tronc - le coroner Pearse conclut que la femme avait été tuée entre 2 et 4 jours plus tôt et que son démembrement avait été effectué avec un instrument aiguisé qui pouvait être un couteau. Comme pour Andrassy et son compagnon, le dépeçage semblait être l’œuvre d’un professionnel. Il put relever les empreintes digitales de sa main droite et les transmettre au département Bertillon.
Celui-ci fit rapidement parvenir ses résultats : ces empreintes étaient celles de Florence Saudy Polillo, 42 ans, de constitution moyenne, au teint pâle et aux cheveux roussâtres et teints. Les inspecteurs Orley May et Emil Musil se chargèrent du passé de Flo Polillo. Elle avait été arrêtée à Cleveland et à Washington, D.C., pour prostitution, ce pourquoi on possédait ses empreintes. Après que May et Musil eurent interrogés les gens qu’elle avait connus, ils purent reconstituer une histoire plutôt triste et sordide. Flo était une femme aimable, sympathique et qui avait laissé un bon souvenir à ceux qui l’avaient fréquentée. Sa propriétaire l’aimait bien soulignant que Flo avait toujours été très gentille avec ses 3 filles, les laissant souvent jouer avec les poupées qu’elle collectionnait. Mais Flo avait également un sérieux problème avec la boisson et devenait agressive et violente dès qu’elle en abusait. C’est ce qui l’avait fait dériver vers des relations brutales qui l’avaient contrainte à se déplacer avec des béquilles et expliquaient qu’elle avait fréquemment les yeux pochés. Il n’en avait pas toujours été ainsi. Elle avait été mariée à un brave homme qui vînt de Buffalo, N.Y., à Cleveland pour donner à la police son témoignage. Andrew Polillo avait la quarantaine et travaillait au tri postal pour le U.S. Postal System. Ils s’étaient mariés au début des années 20 et étaient restés ensemble 6 ans. Flo avait alors commencé à boire beaucoup et avait quitté Andrew pour ‘se débrouiller toute seule’. En fait, elle s’était mise à passer d'homme en homme, et de l’état de serveuse à celui de prostituée. A Cleveland elle avait fréquenté les bas-fonds : maquerelles, prostituées, trafiquants, souteneurs, toxicomanes et bistrots. Tous la connaissaient, la plupart l’aimaient bien, mais aucun n'avait la moindre idée de ce qui avait pu arriver le week-end de sa mort. Les maigres indices trouvés avec ses restes et les sacs en jute dans lesquels ils étaient, ne livrèrent rien de plus.
Le 7 février 1936, le reste du corps de Flo, à l’exception de sa tête, fut retrouvé derrière une maison vide, dispersé devant une palissade. Le froid avait remarquablement préservé les différentes parties : en examinant la partie supérieure du thorax le légiste Pearse confirma que Flo Polillo avait été décapitée, ce qui avait causé sa mort.
Comme pour les trois précédents, la fièvre qui avait entouré le meurtre de Flo Polillo retomba. Certains responsables envisagèrent que trois et peut-être même quatre meurtres par décapitation sur une période de 18 mois sortait du commun, mais personne officiellement ne fit un rapprochement entre ces meurtres et n’envisagea qu’il n’y avait qu’un seul meurtrier.



5) Transition
Un grand nettoyage dans la police et des descentes systématiques dans le milieu, répercutés par une presse positivement partisane, furent appliqués en conformité avec le programme du maire Harold Burton de donner une image positive de la ville. Tout cela fut mis en œuvre très rapidement car Cleveland se préparait à accueillir la Convention Républicaine nationale, qui devait débuter la première semaine de juin 1936.
La semaine qui précéda, Eliot Ness ne prit pratiquement pas de repos, supervisant et vérifiant cent fois personnellement le moindre détail portant sur la sécurité des représentants : il savait que sa réputation risquait d’être malmenée s'il y avait la moindre anicroche durant cette Convention.
Le vendredi 5 juin, les représentants commencèrent à arriver en ville pour assister à des réunions d’électeurs et du parti. La plupart de ces politiques qui ne connaissaient pas Cleveland, devaient remporter avec eux l’impression d'avoir séjourné dans une ville nouvelle, brillante et moderne, avec de nombreuses constructions neuves, magnifiquement implantées autour de parcs où se multipliaient arbres et fontaines.
Dans les années qui avaient précédé la Dépression, Cleveland avait entrepris quantité de projets d’aménagement de son centre. Le point principal de cet énorme programme de développement urbain était une large avenue avec un nouvel hôtel de ville et quelques autres splendides édifices à l'architecture classique. Le plus important de tous était la Terminal Tower, un précurseur des gratte-ciel modernes, l'un des plus grands bâtiments du monde à l’époque. Alors que la façade de cette splendide tour donnait sur une place, où les hôtels, les restaurants, et les grands magasins constituaient un pôle d’attraction pour les délégués à la Convention, derrière elle, le paysage sombrait brutalement dans un monde aux antipodes de ce que l’on donnait à voir aux participants au rassemblement. A quelques blocs de cet espace public élégant et sophistiqué, s’étendait le ventre industriel de Cleveland autour de son coeur, la Cuyahoga River. Cette rivière puante et grasse était utilisée pour fournir en minerai de fer et autres matières premières les hauts fourneaux et les forges alors qu’un gigantesque réseau ferré se dispersait dans toutes les directions pour aller distribuer les produits finis aux quatre coins du pays.
C’était l’endroit le plus hideux de la ville, dégoûtant de suie, puant le soufre et couvert d’immondices et de déchets industriels. Presque symboliquement, ici aussi, c’était l'endroit où des milliers d’hommes venus des campagnes rurales de l’Ohio, de l’ouest de la Virginie, et d’Indiana auxquels la Dépression avait tout pris, avaient trouvé refuge.
Cette main-d’œuvre inépuisable pour un travail non désiré, ces « hobos » ainsi qu'ils s'appelaient eux-mêmes, étaient arrivés à Cleveland dans des trains de marchandises avec l’espoir d’y trouver aux forges, le travail qu’il n’y avait pas. Dans le dos de la splendide tour terminale, les hobos campaient dans des cabanes de tôle, créant leur propre ville. C’était là, au bord de la Cuyahoga River que naissait ce long et profond ravin, appelé Kingsbury Run qui se prolongeait en coupant l’est de la cité. Bien des années plus tôt, Kingsbury Run avait été un beau site à l’époque où il n’y avait encore que des carrières et d’agréables lacs environnés de forêts. Mais quelques années plus tard, sur les rives de ce ravin n’encadrant plus qu’un long fleuve mort, ne se trouvaient que les voies ferrées de la société de chemins de fer Erié et Nickel Plate.

6) Le tatoué
Le vendredi matin précédant la Convention, deux jeunes garçons qui allaient à la pêche prirent le raccourci par Kingsbury Run. Ils aperçurent un pantalon enroulé sous un buisson ; ils repoussèrent ce paquet avec leur gaule, et la tête d'un homme en sortit en roulant. Terrifiés, ils s’enfuirent jusqu’à la maison du plus âgé et attendirent le retour de sa mère qui appela la police. Dans l’après-midi, celle-ci retrouva la tête ; le lendemain le corps nu et décapité fut découvert pratiquement en face du commissariat de police de Nickel Plate, sommairement dissimulé dans des buissons de sumac, comme un pied de nez aux forces de l’ordre dont l’activité consistait à assurer la sécurité du quartier.
La victime avait été un homme grand et mince, aux traits fins. On pouvait estimer son âge à environ 25 ans. Son corps présentait 6 tatouages distincts qui pouvaient donner à croire qu’il avait été marin : Cupidon sur une ancre, les mots ‘Helen-Paul’ au-dessus d’une colombe, un papillon, le personnage de dessin animé Jiggs, une flèche perforant un coeur et des drapeaux et les initiales W.C.G. . Un tas de vêtements maculés de sang avait été retrouvé près du cadavre. Sur les sous-vêtements, l’étiquette d’une blanchisserie portait les initiales J.D.
Bien qu’il eut été retrouvé en plein cœur du pays hobo, le jeune homme n'en était probablement pas un : il était rasé de près, bien nourri, et avait des vêtements presque neufs. D’après l’enquête de police, il semblait probable qu’il avait été tué ailleurs et transporté à Kingsbury Run. Ce qui restait du corps avait été vidé de son sang et lavé, ce qui aurait été impossible sur place. Le coroner Pearse exprima sa perplexité en découvrant à l’examen de la victime que les causes de la mort étaient la décapitation elle-même, comme les cas précédents. La mort par décapitation étant un acte très difficile et excessivement rare dans les annales du crime, Pearse sentit que quelque chose d’horrible et de terrifiant commençait à se profiler, mais la police préférait l'ignorer.

7) Réunion au sommet
Le dimanche, à la veille de la Convention, la présence d'un fou psychopathe sévissant dans la ville fit les manchettes des journaux. Ness eut un entretien courtois avec le sergent James Hogan, qu’il venait de faire nommer pour diriger le service des homicides, et David Cowles, responsable de la police scientifique. Ness souhaitait que Hogan, lui fasse un compte-rendu sur ces meurtres par décapitation qui remplissaient les journaux. Il avait auparavant parlé au coroner qui avait mentionné quatre, et peut-être cinq meurtres par décapitation si on remontait jusqu’à 1934.
Ness voulait savoir si Hogan pensait que toutes ces affaires, incluant la Dame du Lac et Flo Polillo, avaient des liens. Le policier était peu enclin à exprimer une opinion trop affirmée. Il déclara donc que la mort des trois hommes retrouvés dans Kingsbury Run semblait différente. Ils avaient tous été déposés à cet endroit pour être délibérément découverts un jour ou deux plus tard. Les mutilations ne concordaient pas. A l’exception de l'émasculation d'Andrassy et de son compagnon, les corps avaient été retrouvés entiers à partir du cou, alors que les deux femmes, précisait Hogan, avaient été démembrées, décapitées et leurs corps n'avaient pas été retrouvés dans Kingsbury Run.
Restait la question du mobile. La police scientifique des années 30 préconisait que pour résoudre un meurtre, il fallait lister tous ceux qui avaient un motif pour tuer jusqu'à ce qu’elle identifie celle qui disposait à la fois des moyens et de l'occasion. Les mobiles envisagés pour le double meurtre de Kingsbury Run, jalousie, vengeance ou déviance sexuelle, s’appliquaient très mal à des victimes féminines. Ness aussi était perplexe : il avait entendu David Cowles avant l’arrivée de Hogan et Cowles était convaincu qu'il n’y avait qu’un seul et même meurtrier, mais il n'avait pas réussi à en convaincre Hogan. Hogan demeurait tranquillement assis, attendant que son patron prenne la parole. « Jim, vous avez un sérieux problème sur les bras, » conclut Ness. « C’est le même type qui les a tous tués. Il y a trop de similitudes pour que ce soit des coïncidences. Mort par décapitation. Une main experte avec un couteau. Des corps lessivés. Je ne peux pas vous dire pourquoi un jour il tue des femmes et un autre des hommes, mais c'est le même, vous pouvez en être sûr. »
Hogan avait trop de bon sens pour entamer la polémique. Il ne connaissait pas suffisamment bien le « merveilleux garçon » pour savoir si celui-ci tolérerait qu’un subalterne puisse exprimer son désaccord. Il demanda donc à Ness s'il souhaitait que quelque chose de spécial soit fait, maintenant qu'il en était venu à la conclusion qu’il n’y avait qu’un seul tueur. Ness fut très clair dans ses instructions. Il ne fallait qu’aucune information allant dans le sens d’un meurtrier unique ne fût divulguée à la presse tant que la Convention durerait, sinon les délégués ne quitteraient plus leurs chambres.
Avec le mal que s’était donné le maire Burton pour obtenir que la Convention ait lieu à Cleveland, il serait furieux qu’un dément gâche la fête. « Jim, je veux que vous fassiez tout votre possible pour mettre la main sur lui, » dit-il à Hogan. « Cowles, je sais que vous mettrez le labo à la disposition de Jim. »



8) Impasse
Ness n'avait nullement l’intention de s’impliquer davantage dans ces meurtres. C'était dans les attributions de Hogan et Hogan serait seul responsable des résultats. Enquêter sur la corruption dans la police était d’une priorité bien supérieure à celle de retrouver un détraqué qui assassinait les délinquants et les moins que rien.
Avec le corps de la dernière victime en si bon état et ces six tatouages particuliers, Hogan restait prudemment optimiste sur le fait de découvrir son identité. Pendant que des inspecteurs vérifiaient les fichiers des empreintes et les déclarations récentes concernant les personnes disparues, d'autres présentaient la photo du jeune homme dans les officines de tatouage et sur les lieux habituellement fréquentés par les marins. Le visage et les tatouages furent affichés à la morgue. Le premier soir, deux mille personnes vinrent les voir et plusieurs milliers par la suite. Les inspecteurs passèrent d’innombrables heures à démarcher les blanchisseries et à rechercher d’où provenaient les vêtements. Un masque mortuaire, des photographies du visage et des tatouages, furent présentés aux sept millions de visiteurs qui se rendirent à l'exposition des Grands Lacs durant les deux années qui suivirent. En dépit de tous ces efforts, le Tatoué demeura anonyme.
Les hommes de Ness eurent plus de chance avec la Convention Républicaine. Ses mesures de sécurité étaient parfaites et la Convention désigna le gouverneur du Kansas Alfred Landon pour affronter Roosevelt sous la bannière républicaine. Peu après la Convention, la ville fut à nouveau propulsée sur le devant de la scène avec l'exposition des Grands Lacs, un mélange d’exposition universelle et de parc d'attraction. Après la misère des années de dépression, ce fut un splendide divertissement proposé pour un prix modique où même les plus pauvres pouvaient apprécier les spectacles auxquels participaient des célébrités comme Esther Williams, Sally Rand, Billy Rose, et Johnny Weismuller. Il y eut même un stand de la police conçu par Eliot Ness montrant les dernières méthodes utilisées dans la lutte contre le crime organisé, ainsi que le masque mortuaire du Tatoué.

9) La cinquième victime
Le département criminel travaillait toujours infructueusement sur le meurtre du Tatoué quand le 22 juillet 1936, le bureau des homicides reçut un appel signalant un nouveau meurtre.
L’inspecteur Orley May rapporte que le sergent Hogan fit un saut à Big Creek au sud-ouest de la ville là où une adolescente avait trébuché sur le cadavre sans tête d'un homme blanc près d'un camp de hobos. « (Le cadavre) nu était sur le ventre, et sa tête était en partie enveloppée dans ses vêtements à à peu près 5 mètres. Le corps se trouvait là depuis au moins deux mois et était très décomposé. »
La police avait effectué un ratissage complet du secteur et retrouvé la tête de l'homme, qui ressemblait maintenant davantage à un crâne. A proximité il y avait un tas de vêtements bon marché et tachés de sang, que l'homme avait portés. Le légiste découvrit une grande quantité de sang séché qui s'était infiltré dans le sol sous le corps de l'homme, indiquant qu’il avait bien été tué là. Le coroner Pearse nota que « le corps était dans un état avancé de décomposition avec la peau et la chair manquant sur de larges étendues. Les rongeurs, les larves, et la décomposition avaient fait disparaître les viscères. La tête avait été séparée du corps à la jonction de la deuxième et de la troisième vertèbre cervicale, l’extrémité des os ne présentant aucune trace de fracture. ». La décapitation soignée était presque devenue la signature de ce tueur particulier, mais ce meurtre était quelque peu différent. Pour la première fois, le meurtrier avait tué sa victime à l'endroit où on l’avait découverte. La victime, petit de taille et d’environ quarante ans, avait été tuée entre deux et trois mois plus tôt, ce qui signifiait que sa mort était antérieure à celle du Tatoué. Hogan dut admettre que ces meurtres par décapitation étaient le fait d'un seul tueur, mais il n'avait aucunement l’intention de partager cette constatation tardive avec la communauté journalistique.
L’état de décomposition rendait le relevé d’empreintes impossible, ce qui fait que la police ne disposait que de peu d’éléments : longs cheveux, effets personnels et proximité du corps avec un camp de hobos. Hogan n'était pas optimiste. Il fit de son mieux pour mener son enquête sans trop attirer l'attention des journaux, mais son succès fut limité. L'histoire avait déjà capté l'imagination des journalistes amateurs de fiction. « Y aurait-il dans le comté un fou adulant la guillotine ? Ou encore la fantastique chimie de l'esprit civilisé l'a-t-elle converti en boucher humain ? S’imagine-t-il être un bourreau assermenté de la Révolution française ou est-ce un fanatique religieux apportant avec une hache la rédemption à la race humaine? " Tels étaient les discours emphatiques que tenaient les trois principaux journaux de la ville. Ces premières graines d’hystérie ne germèrent pas car il y avait alors en ville des choses beaucoup plus passionnantes que la mort brutale de quelques losers ou trafiquants de second ordre. En peu de temps, Ness et ses hommes avaient menés 10 raids contre le grand banditisme. Les journaux ne s’en lassaient pas. Les protections dont bénéficiait le gangstérisme de la part de la police s’effritaient et le vice déserterait Cleveland tant que Ness serait là.

10) Hysteria
A la mi septembre 1936 alors que la Convention de la Légion américaine venait de s’achever mettant un point final à un été riche en manifestations, Cleveland commençait à se percevoir comme promise à un futur exceptionnel lorsque les manchettes des journaux du soir rappelèrent à tout un chacun qu’un serial killer particulièrement dément sévissait toujours.
Le projecteur une fois de plus se braqua sur Kingsbury Run, le 10 septembre, lorsqu’un hobo qui attendait un train de marchandises assis près de la 37ème rue Est, découvrit flottants dans un bassin stagnant d’huile de vidange les deux moitiés d’un torse humain. Les inspecteurs Orley May et Emil Musil firent la declaration suivante : "Nous avons appris que le torse avait été découvert par Jerry Harris de St Louis qui était assis sur un pilier à côté de la crique, qui a aperçu les deux morceaux du torse, et qui en a alors informé la police. Le torse a été envoyé à la morgue du comté. Une inspection des lieux a immédiatement commencé. Les pompiers ont été appelés pour sonder la crique afin de rechercher d’éventuels restes complémentaires au bout de cette crique où arrive un tunnel : des morceaux de chair ont été retrouvés sur l’un des bords à l’endroit où le corps a été jeté dans la crique. Nous avons également retrouvé deux jambes sectionnées aux genoux. Plus loin, nous avons récupéré la cuisse droite. J’ai personnellement effectué une recherche dans les bois et j’ai trouvé un feutre gris assez sale qui semblait présenter quelques taches de sang et une petite bande noire portant la marque Laudy's Smart Shop, Bellevue, Ohio. Une chemise bleue de travail couverte de sang a été trouvée enveloppée dans un journal le long de la berge de la crique."
Des centaines de badauds à la curiosité morbide se pressèrent autour pour regarder les flics sonder le bassin à la recherche de la tête. Hogan pouvait sentir l'hystérie monter chez ces gens qui vivaient dans ces petits baraquements perchés en bordure de Kingsbury Run. Face aux journaux du soir, Ness et lui ne pouvaient plus faire profil bas sur ce dernier meurtre. Les journaux avaient déjà trouvé un nom pour désigner le tueur : le Boucher Fou de Kingsbury Run.
Plus tard dans la journée, le coroner déclara à Hogan que la mort remontait à un ou deux jours et était due à une décapitation d’expert. La victime cette fois était un blanc entre 25 et 30 ans, de taille moyenne, musclé, châtain clair
. Ce soir là, le sergent et douze de ses inspecteurs veillèrent tard en essayant sans succès de retrouver une trace de la victime dans les dossiers des personnes disparues.

11) Ness prend la main
Le lendemain matin, l’horrible découverte faisait la une pendant que des plongeurs allaient sonder les profondeurs sombres du bassin en quête de la tête et des mains qui auraient pu on l’espérait permettre d'identifier le jeune homme. La quantité de badauds s’était encore accrue, restant des heures durant à observer le manège. Après deux heures de jets à haute pression au moyen des lances à incendie sans qu’aucune autre partie du corps n’ait été retrouvée, Hogan fit appel aux gardes-côtes qui disposaient d’un équipement spécial permettant d’explorer le moindre centimètre carré du fond boueux. Hogan se discrédita en déclarant à un journaliste qu'il pensait que le meurtrier vivait à proximité de Kingsbury Run. Comme si les pauvres gens qui vivaient là n'avaient pas eu assez de problèmes pour devoir en plus s'inquiéter de ce "Boucher fou" qui utilisait leur arrière-cour comme cimetière. Après ces déclarations, chacun eut peur de sortir de chez lui. Le nombre des grands chiens augmenta rapidement. Le lendemain matin, Eliot Ness irrité décida de renoncer passagèrement à enquêter sur la corruption dans la police et de s’impliquer personnellement dans l’affaire Kingsbury Run. Il était à cette époque sur le point de conclure des poursuites qui devraient faire date dans l'histoire de la ville et n'était pas particulièrement heureux de devoir interrompre ce travail crucial à cause d'un quelconque boucher fou. Malheureusement, il ne pouvait plus faire mine d’ignorer cette affaire, devenue bien trop importante pour être déléguée au seul Hogan
. Ness reprit l’enquête à zéro, se pencha sur chaque détail, interrogea personnellement plusieurs des inspecteurs qui y avaient travaillé. Puis il exigea un ratissage du secteur de Kingsbury Run. Tous les hobos vivant là furent mis en examen et interrogés, informés des risques qu’ils couraient s’ils persistaient à y demeurer et invités à trouver un autre asile.
Vingt inspecteurs furent détachés de façon permanente sur cette affaire jusqu'à sa résolution. Avec des indices aussi maigres, il n’était pas du tout évident que vingt inspecteurs à temps plein puissent progresser davantage une fois que tous les clochards du secteur eurent été interrogés. Mais en un rien de temps, ils eurent plus de travail qu’ils n’en espéraient du fait simplement que tout le monde semblait connaître le tueur. Ils furent submergés par les appels leur signalant des comportements étranges chez un voisin, un proche ou un collègue. Quiconque rentrait à une heure inhabituelle, sortait un paquet volumineux ou avait un couteau dans sa poche était dénoncé sans parler des bouchers, des médecins, des infirmiers, des entrepreneurs de pompes funèbres ou des chasseurs. Le plus éprouvant dans tout cela fut qu’Eliot Ness exigea que chaque piste aussi insignifiante ou délirante fut elle, devait être suivie. Les inspecteurs estimaient que pour accomplir cette tâche il leur faudrait des mois voire des années. D’autant qu’une autre tâche leur incombait, celle de consulter les dossiers d’entrée et surtout de sortie récente des hôpitaux psychiatriques.



12) Délires
L’inspecteur Orley May tomba sur un tuyau semblable aux milliers de tuyaux qui étaient parvenus au département : "Musil et moi avons reçu cette information d'une personne qui ne souhaite pas que son identité soit communiquée. Elle nous a déclaré que dans l’atelier dans lequel elle travaillait, une femme nommée Helen O'Leary, jadis mariée à un homme tué par balle il y a plusieurs années, et depuis remariée à un certain O'Malley, lui avait confié connaître l’assassin de Florence Polillo. Elle lui avait demandé de qui il s’agissait et elle avait répondu : « Tu sais, il s’appelle Jack Wilson. » Nous avons appris de notre informateur que Jack Wilson était un ancien boucher qui travaillait pour Sam qui avait une boutique et un stand sur St Clair Avenue, et qu'il avait toujours sur lui un grand couteau de boucher. L'informateur avait également déclaré que ce Wilson était sodomite, acte qu’il avait commis sur un certain nombre de personnes connues de cet informateur. On pense que cette personne a décapité ses victimes dans Kingsbury Run après les avoir sodomisées et qu’il pourrait être un bon suspect dans le meurtre précité. » La police eut également recours à des méthodes peu orthodoxes. Certains inspecteurs durent se déguiser en hobos et se cacher dans les buissons de Kingsbury Run dans l’espoir de prendre l’assassin en flagrant délit. D'autres furent affectés aux bars homosexuels et aux bains de vapeur afin d’essayer d'obtenir des tuyaux sur des homosexuels à tendance sadique.
Il est difficile d'imaginer que les inspecteurs aient pu être convaincants déguisés en hobo ou en homosexuel, mais ils tentèrent le coup. La direction fédérale des narcotiques indiqua aux inspecteurs que l’auteur de ces meurtres était plus probablement un addict de la marijuana. "On peut facilement trouver cette herbe mortelle qui pousse en toute liberté à proximité des voies ferrées de Kingsbury Run. Le désir délirant et la hantise meurtrière peuvent résulter de la consommation d’une cigarette d'herbe."
Quelques jours après le meurtre, The Cleveland News offrit 1000 $ de récompense, une somme considérable à l’époque, en échange de toute information pouvant conduire à l’arrestation du meurtrier. Le conseil municipal de Cleveland vota également une résolution offrant une récompense semblable.

13) Imagination débridée
Il y a quelque chose de mystèrieux dans une série de meurtres non élucidée qui stimule l'imagination. Si Jack l’éventreur avait été capturé, il aurait sûrement été beaucoup moins intéressant que la légende qu’il avait inspirée. A moindre échelle, le Boucher Fou de Kingsbury Run inspira le même type de spéculation imaginative. Les journaux du Midwest étaient fascinés par l'habileté du tueur. Le peu d'indices qu’il laissait n'y était pas étranger. Il n'y avait jamais une pièce de monnaie, une clef ou un bout de papier pour l'incriminer. Et encore moins d’empreintes sanglantes sur les cadavres.
Les inspecteurs avaient l’impression que le tueur jouait avec eux : en abandonnant plusieurs corps dans le même secteur, alors que la police des chemins de fer, les hobos et les habitants de Kingsbury Run surveillaient les lieux depuis le premier double meurtre de l’année précédente.. Il avait même laissé le cadavre du Tatoué au nez et à la barbe de la police devant ses propres bureaux. Il était clair que le meurtrier était très rusé, probablement plus rusé que les inspecteurs qui travaillaient sur son dossier. Les journaux laissèrent courir leurs imaginations en spéculant sur les mobiles de ce tueur hors du commun. L’une de ces théories ne reposant que sur du vent était que le meurtrier était un médecin aisé qui tuait des personnes des classes inférieures pour le sport. Circulait également celle évoquant un fanatique religieux, qui souhaitait débarrasser le monde des prostituées et des homosexuels parce que « Dieu le lui aurait commandé. » Une théorie populaire envisageait que le tueur était une personne quelconque qui tuait lors de crises de folie occasionnelles.
Typique de ce langage qui satura les journaux de l’époque fut cet éditorial du Cleveland News : " De tous les cauchemars horribles qui naissent, le plus effrayant est le monstre qui décapite ses victimes dans les obscures et humides dédales de Kingsbury Run. Qu'un homme de cette nature puisse exercer sa folle vengeance sur six personnes dans une cité de la taille de Cleveland devrait être une honte pour la ville. Aucun Edgar Allan Poe dans ses rêves les plus profonds provoqués par l’opium ne pourrait concevoir une horreur aussi soigneusement organisée." Faute de mieux, le Boucher Fou offrait à un certain nombre de journalistes l’occasion sans précédent de prouver leur éloquence.

14) Un profil se dessine
Même si Eliot Ness ne disposait pas des connaissances mises à l’heure actuelle à la disposition des structures chargées de traquer les serials killers, il savait que ce meurtrier sortait de l’ordinaire. Le moment était venu de rassembler un groupe d'experts pour faire le point : il réunit donc le coroner Pearse, le docteur Reuben Strauss, le légiste qui avait effectué plusieurs des autopsies des victimes, le procureur du comté Cullitan, le chef de la police Matowitz, le lieutenant Cowles, l'inspecteur Joseph Sweeney, le sergent Hogan et plusieurs consultants médicaux extérieurs. Après quelques heures de délibération, ils se mirent d’accord sur ce qu'ils savaient :
Un assassin unique était responsable du meurtre des six victimes. La Dame du Lac, la plus susceptible d’avoir été la première victime du tueur, n'était pas incluse dans le décompte officiel, le meurtre s'étant produit en 1934, une année entière avant la mort d'Andrassy. Ce tueur, de toute évidence clairement psychopathe, n'était probablement pas un aliéné reconnu. Il y avait désaccord quant à savoir si le tueur était un homosexuel, au vu des mutilations génitales. Une partie des autres mutilations non génitales avait pu être commise pour éviter l'identification ou pour faciliter le transport des corps. D'autres mutilations semblaient gratuites.
Bien que tous convenaient que le tueur avait des connaissances en anatomie, les experts médicaux déclarèrent qu’il n’y avait rien qui put corroborer le fait que le meurtrier était médecin. Après tout, un boucher ou un chasseur connaissaient les structures anatomiques presque aussi bien qu'un chirurgien.
Le meurtrier était un homme grand et fort. Les experts avaient éliminé l’hypothèse d’une femme. La nature des blessures, et le fait qu'au moins trois des victimes masculines avaient été portées sur une distance considérable, plaidaient en faveur d’un homme très grand.
Le meurtrier était très probablement un résidant de la région de Kingsbury Run. A l’exception de la cinquième victime retrouvée du côté ouest, toutes les autres avaient été trouvées dans Kingsbury Run ou du côté Est. En considérant le fait que la décapitation d’une personne vivante provoque le giclement du sang de la veine jugulaire dans toutes les directions, les experts convinrent que le tueur disposait d’un local où les victimes étaient tuées et plus tard nettoyées. Ce pouvait être une boucherie, un cabinet médical ou même une maison particulière où les victimes confiantes avaient été attirées par la promesse d’un repas ou d’un abri.
Le tueur avait choisi ses victimes parmi les plus défavorisés. Sans que l’on sache si cette sélection remplissait quelque besoin d'éliminer les « indésirables » de la ville ou si cela était dû au fait que cette strate sociale si nombreuse facilitait l'approche.
La plupart des experts croyaient que le hasard n'y était pour rien si sur les six victimes, deux seulement parmi les premières, Andrassy et Polillo, avaient été identifiées. Pour les anciens des homicides, cela signifiait que le meurtrier devenait plus rusé. Têtes et mains demeuraient introuvables ou étaient trop décomposées pour permettre l'identification. Même lorsque des marques très personnalisées restaient visibles sur le corps, comme pour le Tatoué, personne ne s’était présenté pour réclamer la victime. La preuve fut établie que les victimes les plus récentes avaient été choisies pour leur anonymat. Une autre caractéristique unique de ces crimes était le choix de Kingsbury Run comme cimetière. Quatre des six victimes avaient été trouvées dans ce ravin et le Tatoué avait été déposé près du bureau de la police du rail. Et en septembre 1936, alors que tous les hobos et les inspecteurs étaient en état d'alerte maximale, le tueur avait à nouveau choisi Kingsbury Run, et pris des risques incroyables pour humilier la police.



15) L’inspecteur Peter Merylo
Après la sixième victime, Ness avait déployé des ressources sans précédent pour trouver le tueur. Parmi les nombreux inspecteurs des homicides travaillant sur cette affaire, Peter Merylo est l’un des plus connus.
Merylo était un policier intelligent, excentrique et polyglote. Il avait commencé sa carrière dans la police motorisée. Pas très grand, plutôt trapu, il faisait preuve d’une féroce obstination : lorsqu’une idée lui traversait l'esprit, il ne la lâchait plus tant qu’elle n’était pas totalement mûrie, même si cela lui prenait quatre-vingts heures par semaine.
L'homosexualité étant illégale à Cleveland dans les années 30, Merylo avait entrepris une croisade personnelle pour pourchasser les « pervers » et les enfermer derrière des barreaux en recourant à des méthodes si peu orthodoxes que les juges informés de ses techniques un peu trop zélées finirent par se montrer plus que réticents à traiter les cas qu’il leur soumettait.
Merylo remua ciel et terre pour que lui soit confiée à temps plein l’affaire de Kingsbury Run. Son obstination fut récompensée ; il l’obtînt et avec son partenaire Martin Zalewski, bâtit sa carrière en traquant le Boucher Fou. Personne ne doutait de son zèle à débusquer des suspects ou à relever des indices, mais les méthodes qu’il mît en œuvre furent fréquemment source de controverses et de polémiques.
Aucun particulier connu pour ses excentricités n’échappait à sa sagacité. Parmi les innombrables suspects interrogés pendant les quatre ans que dura l’affaire, les plus tordus furent pourchassés, capturés et présentés pour interrogatoire à Merylo. Certains étaient des criminels, d'autres des déficients mentaux, d'autres encore de simples vagabonds excentriques. Ce réservoir de dingues dont il disposait, constituait une excellente source d’informations pour les journalistes. Merylo ne s’encombrait pas du protocole pour distribuer ses informations, qui bien que purement spéculatoires, sonnaient comme des comptes-rendus officiels. On le laissait cependant exposer ses anecdotes et ses théories aux journalistes pour dissimuler le fait que l’enquête ne progressait pas.

16) Trois nouvelles victimes
Au moment où Eliot Ness commençait à penser que la police et la politique du maire produisaient des résultats dans la lutte contre le crime organisé, le Boucher Fou se manifesta à nouveau le 23 février 1937 dans une sorte de répétition du meurtre de la Dame du Lac de 1934. La partie supérieure du corps de la septième victime fut retrouvée à demi immergée sur une plage de la 156ème rue, presque au même endroit que la Dame du Lac.
Comme les autres, elle avait été décapitée. Elle était amputée des bras et son torse coupé en deux. Les inspecteurs Merylo et Zalewski interrogèrent les habitants du quartier. Comme pour le meurtre de 1934, la question était de savoir si elle avait été amenée au lac Erie ou si son corps avait suivi la Cuyahoga River de Kingsbury Run au lac. Deux mois plus tard, la partie inférieure du torse de la femme fut retrouvée qui flottait à proximité de la 30ème Est, beaucoup plus près de l’embouchure de la Cuyahoga.
C'était la première victime qu’examinait le coroner Samuel Gerber, élu en novembre 1936 dans la mouvance de Roosevelt. Gerber n’avait que des diplômes de médecine et de droit. Les meurtres de Kingsbury Run étaient pour lui un défi intellectuel ; il passa donc un temps considérable à revoir tous les détails de l’affaire. La récompense en était le portrait flatteur que feraient de lui les journaux car comme tous les fonctionnaires élus il en connaissait l’importance. Lorsque la première partie du corps avait été retrouvée, la mort de la femme remontait à trois ou quatre jours et avait séjourné dans l’eau pas plus de trois. Elle avait entre 25 et 35 ans, pesait entre 45 et 55 kg, était plutôt menue et avait les cheveux bruns. Les seules autres indices que l’on découvrit étaient qu’elle avait vécu en ville, qu’elle n’avait pas les poumons intacts et avait un peu d’emphysème et qu'elle avait été enceinte au moins une fois. Tandis que ses jambes avaient été sectionnées rapidement et proprement avec un couteau lourd et ses bras avec la compétence habituelle du meurtrier, la section du torse montrait des marques multiples d'hésitation.
À la différence de la plupart des autres victimes, la mort ne semblait pas avoir été provoquée par la décapitation. Les caillots de sang étudiés indiquaient que la décapitation avait été faite post mortem. Comme une sorte d’ultime plaisanterie macabre, le tueur avait introduit une poche de pantalon dans le rectum de sa victime. Les bras, les jambes, la tête et les vêtements ne furent pas retrouvés. En dépit d'une enquête poussée, cette femme étiquetée comme la Victime 7 ne fut jamais identifiée.



17) Un répit de courte durée
En mars, Gerber fit une communication. Curieusement, la Dame du Lac n'était toujours pas incluse dans le décompte officiel des victimes. Comme son prédécesseur Pearse, Gerber était convaincu que tous les meurtres avaient été commis par le même individu. Il considérait que la section des cadavres ainsi que l’absence de mains et de têtes avaient été pour l’assassin un moyen pour les transporter plus facilement autant que pour empêcher leur identification. La dernière victime à avoir pu être identifiée était la Victime 3, Flo Polillo.
Le tueur était un homme, droitier, utilisant un lourd couteau pointu. Ses connaissances en anatomie étaient évidentes. Pour la première fois, étaient officiellement envisagées les professions de chirurgien, d'étudiant en médecine, d'infirmier ou de vétérinaire. Gerber estimait que l’aspect sexuel de ces crimes était difficile à évaluer et unique dans l'histoire de la criminalité. Le Boucher Fou paraissait être le premier psychopathe sexuel connu à cette époque à s’en prendre aussi bien aux hommes qu’aux femmes.
Ness qui s’était assuré des conseils de plusieurs psychiatres connus, invita la presse à diminuer significativement l’aspect sensationnel du dernier meurtre. Le déploiement carnavalesque des exploits du meurtrier en première page encourageait celui-ci à poursuivre, incitait son ego malade à tuer toujours plus. De plus, l'hystérie cultivée par les médias l'année précédente avait eu pour conséquence de contraindre les enquêteurs à perdre leur temps avec les témoignages inconsistants des citoyens bien intentionnés.
Les rédacteurs acceptèrent de coopérer et commencèrent à réduire leurs articles à commencer par le rapport du docteur Gerber. Gerber, qui possédait lui-même un ego non négligeable, en voulut à Ness. Ce fut le début d'une inimitié entre le bureau du coroner et le bureau de directeur de la sûreté qui ne fit qu’empirer avec le temps.
La police et le coroner connurent un bref sursis jusqu'au 6 juin 1937 quand un adolescent, Russell Lawer, qui était allé voir les bateaux des garde-côte sur la Cuyahoga River, fit en rentrant chez lui une découverte macabre sous la cinquième pile du pont Lorain-Carnegie. Dans un sac de toile de jute décomposé, contenant entre autre un journal datant de juin de l'année précédente, se trouvait le squelette partiel d'une femme morte approximativement depuis un an.
Selon Gerber, la Victime 8 était une toute petite femme, ne mesurant pas plus d’1,50 m, avec une frêle ossature. Les bras et les jambes manquaient, mais le crâne présentait un important travail dentaire.
« À l'examen, l’ouverture nasale est extrêmement large. Les arêtes alvéolaires sont très proéminentes et présentent un prognathisme considérable. La texture de l'os ici est très bonne. Cette ouverture nasale large et ce prognathisme alvéolaire prononcé ainsi qu’un penchant avéré pour des couronnes en or donnent à penser que la victime est un nègre… De plus, il y a une masse des cheveux noirs disposés comme une perruque. Ces cheveux crépus et bouclés suggèrent qu'ils appartiennent à une femme de couleur. » Les 3ème, 4ème et 5ème vertèbres cervicales avaient été « profondément entaillées et coupées » mais il était impossible de dire à partir du squelette si la décapitation avait été ou non la cause de la mort. Le corps avait séjourné dans la chaux vive, laissant très peu de chair sur les os et érodant une grande partie des cartilages.
Le squelette avait été enveloppé dans un morceau de journal où apparaissait un encart pour un spectacle au Palace Theater en juin 1936. Orley May prit contact avec le directeur du théâtre. Celui-ci lui confirma que les Nils T. Grantlund Girls s’étaient produites dans une revue en juin 1936 et qu'elles étaient en représentation à New York à l’époque où la victime avait été découverte, mais il affirma que toutes les girls étaient présentes lors du passage de la troupe à Cleveland. La police reçut une lettre portant référence d’un dentiste décédé depuis un certain temps et envisageant que la victime était une prostituée nommée Rose Wallace. Après une recherche minutieuse sur la vie de Rose Wallace disparue en août 1936, Gerber et Hogan rejetèrent cette identification. Merylo, lui, resta persuadé qu’il s’agissait bien d’elle.

18) Le Boucher Fou frappe encore
Le Boucher Fou n’était pas déterminé à en rester là. Le 6 juillet 1937, la partie supérieure du torse d'un homme et ses deux cuisses furent retrouvées sur la Cuyahoga en contrebas du ravin. L’identité du tueur ne faisait aucun doute. La semaine suivante, d’autres morceaux du corps furent récupérés en aval permettant de le reconstituer intégralement à l’exception de la tête. Cet homme d’environ quarante ans qui ne fut jamais identifié, mesurait approximativement 1,75 m et pesait environ 70 kg. Il avait les ongles propres. Il avait été tué deux ou trois jours avant que l’on ne retrouve les premiers morceaux de son cadavre. Sa décapitation avait provoqué sa mort, signature du Boucher Fou, mais il y avait quelque chose de nouveau. Pour la première fois, le tueur avait éviscéré sa victime.
Depuis que Gerber avait envisagé que le meurtrier de Kingsbury Run pouvait être un médecin, la police avait commencé à se concentrer sur eux. Tous les médecins du secteur, les étudiants en médecine et les infirmiers furent passés au crible. Ceux qui avaient une réputation d'excentrique, avaient manifesté un faible pour la drogue ou l’alcool ou étaient soupçonnés d’une quelconque activité homosexuelle furent soumis à une surveillance renforcée.
Parmi eux figurait le docteur Frank E. Sweeney, qui semblait posséder le profil du meurtrier qu'ils recherchaient. Il était très grand, solide et puissant. Sweeney avait grandi dans la région de Kingsbury Run et à plusieurs reprises y avait eu son cabinet. Il avait eu un sérieux problème avec l'alcool ce qui avait provoqué sa séparation d’avec son épouse et ses fils et la perte de son emploi en chirurgie à St. Alexis, un hôpital très proche de Kingsbury Run. En outre, la rumeur le disait bisexuel et il pouvait devenir excessivement violent quand il avait bu. Cependant, la police renonça à le suspecter rapidement : il séjournait à l’hôpital des vétérans de Sandusky au moment où la dernière victime avait été découverte. Si le docteur Sweeney n'avait aucun lien de parenté avec le très respectable officier de police Joseph Sweeney, c’était le cousin germain d’un flambeau du Congrès, Martin L. Sweeney. Martin L. Sweeney et le shérif Martin O'Donnell étaient les chefs d'une force politique aussi puissante en ville que dans le comté. En mars 1937, Sweeney déversa sa fureur oratoire sur le maire Burton et « son alter ego, Eliot Ness » qui, déclara-t-il, prodiguaient leurs efforts à persécuter les flics qui avaient touché, il y avait des années, 25 $ en dessous de table de trafiquants de second ordre alors que des crimes majeurs comme les meurtres de Kingsbury Run continuaient à se perpétrer. Durant l’été à quelques mois des élections municipales, Sweeney continuait à exhorter instamment les démocrates à se serrer les coudes pour «renvoyer à Washington cet agent de la prohibition devenu directeur de la sûreté. »
En cette année 1937, avec ces 3 corps décapités qui, en dépit d’une enquête intensive n’avaient pu être étiquetés que comme les victimes sept, huit et neuf, le moral de la police était au plus bas et le malaise des citoyens au plus haut. La publicité ayant été étouffée autour des victimes, la police pouvait agir plus librement et suivre des pistes plus solides plutôt que se disperser et perdre son temps sur des ragots. Gerber demeurait persuadé que le tueur avait suivi une formation médicale.
L’été 1937 fut marqué par d’énormes grèves et des émeutes qui débordèrent rapidement les ressources dont disposaient Eliot Ness et sa police. La Garde Nationale de l'Ohio fut appelée en renfort, avec gaz lacrymogène, pistolets et matraques. Les affrontements firent des centaines de blessés. Ness consacra une bonne partie de l'année à contrer les racketteurs de travail et ne s’investit pas énormément dans l’affaire du serial killer.

19) Chat et souris
Pendant que Ness pouvait se glorifier de sa victoire contre les exploiteurs de travail, les détectives Peter Merylo et Martin Zalewski, Orley May et Emil Musil et beaucoup d'autres poursuivaient leur inlassable et frustrante recherche du Boucher Fou. Cela faisait plusieurs mois que l’on avait retrouvé le corps de la neuvième victime et la piste s’était totalement refroidie. Néanmoins, ils continuaient à interroger des suspects par centaines.
Une fois qu'ils eurent épuisé les pistes ouvertes par la neuvième victime, les inspecteurs décidèrent de se concentrer plus étroitement sur les deux seules victimes identifiées, Edouard Andrassy et Florence Polillo. Peut-être, que ces deux homicides n'avaient pas été étudiés d’aussi près qu'ils auraient dû l’être, d’autant qu’en 1935 et début 1936, personne n’avait envisagé qu'il s’agissait de meurtres en série. Les inspecteurs reprirent toutes les pistes et tous les suspects, mais cela ne leur apporta rien d’autre que quelques photos d'Edouard Andrassy et un océan d’histoires sordides sur les vies d'Andrassy et de Polillo. A la mi-mars 1938, un événement se produisit qui ne fit pas de remous mais devait avoir un impact durable sur l’affaire. A Sandusky, à deux heures de route à l'ouest de Cleveland, un chien trouva la jambe sectionnée d'un homme. La police immédiatement entreprit de fouiller ce secteur marécageux. Le lieutenant David Cowles de la police de Cleveland se rendit sur place pour voir s'il existait un quelconque rapport entre cette jambe et le Boucher Fou.
Cowles, brillant expert légal, se souvenait que l’un des chirurgiens de Cleveland dont le profil s’adaptait étroitement à celui du Boucher Fou avait été éliminé de la liste des suspects à cause de ses séjours fréquents à l'hôpital de Sandusky au moment où les meurtres de Cleveland avaient lieu. Sur une intuition, Cowles rendit visite au Sandusky Soldiers and Sailors Home et commença à faire parler les personnes présentes. Il y apprit que le docteur Frank Sweeney était volontairement venu s’y faire admettre à plusieurs reprises pour y soigner son alcoolisme. Certaines de ces admissions couvraient les périodes où le Boucher Fou sévissait à Cleveland. A priori, ses hospitalisations lui fournissaient un parfait alibi.

Cependant Cowles était entêté. Il se renseigna sur la surveillance effective des patients. Il lui fut répondu qu'un chirurgien qui de lui-même venait chercher de l'aide pour son problème avec l’alcool « n'était pas surveillé » du tout. Ce n’était, après tout, qu’un hôpital, et non une prison. En outre, à différents moments, en particulier en période de vacances ou durant les week-ends, l'hôpital regorgeait de visiteurs. Les patients valides, comme le docteur Sweeney, pouvaient assez facilement aller et venir comme bon leur semblait. Il n'était pas inhabituel qu’un alcoolique ne succombe à ses besoins, mette la main sur une bouteille et disparaisse un jour ou deux pour s’adonner à son vice. Cowles en conclut donc qu’il était très possible que le docteur Sweeney ait pu quitter l'hôpital, prendre sa voiture ou le train pour se rendre à Cleveland, y commettre les meurtres et revenir à l'hôpital sans que sa courte absence ait été remarquée.



20) Un vrai suspect
Cowles découvrit aussi que la Ohio Penitentiary Honor Farm partageait certains de ses équipements avec l'hôpital militaire de Sandusky. Il y rencontra Alex Archaki, un cambrioleur qui y terminait sa peine. Archaki avait entretenu une relation symbiotique avec Sweeney. Grâce à ses nombreux contacts, l'ancien cambrioleur fournissait au médecin de l’alcool lors de ses visites à Sandusky, en contrepartie de quoi ce dernier lui prescrivait des barbituriques et autres drogues recherchées. Archaki avait quelque chose d’encore plus intéressant pour Cowles : il était convaincu que Sweeney était le Boucher Fou.
Archaki avait fait la connaissance de Sweeney quelques années plus tôt dans un bar de Cleveland. Archaki était seul et Sweeney s’était approché de lui. Le médecin était bien habillé et présentait bien. Il lui avait payé à boire et lui avait posé de nombreuses questions. D'où il était ? S’il avait de la famille en ville ? S’il était marié ? Archaki avait pensé à cette époque que ces questions étaient assez incongrues. Plus tard, il se demanda même si Sweeney n’avait pas vu en lui une potentielle victime. Après tout, cela pouvait en effet être ainsi que le Boucher Fou s'assurait que ses futures victimes, hommes et femmes venus de l’extérieur et sans attaches, ne seraient pas identifiées. Archaki avait aussi remarqué que les absences inexpliquées de Sweeney coïncidaient avec les dates estimées de la mort de plusieurs des victimes. Archaki était affirmatif. Chaque fois que Sweeney s’était absenté de l'hôpital pour une journée ou plus, un nouveau cadavre avait été retrouvé à Cleveland peu de temps après son retour à Sandusky.
En mars, peu de temps après la visite de Cowles à l'hôpital, la police de Sandusky établit que la jambe sectionnée trouvée par le chien résultait d’une opération chirurgicale régulière. Néanmoins, Cowles pensait n’avoir pas perdu son temps en effectuant ce voyage : pour la première fois, il avait le sentiment qu'il tenait un véritable suspect. De retour à Cleveland, il s’arrangea pour mener une enquête très discrète sur Sweeney qui s’il était issu d'une famille très pauvre, bénéficiait des protections de son cousin Martin L. Sweeney le représentant démocrate au Congrès.

21) Le docteur Francis Sweeney
Francis Edward Sweeney était né en 1894 dans une famille irlandaise appauvrie qui vivait dans les quartiers est de Cleveland au bord de Kingsbury Run. La vie de Frank avait été tôt marquée par la tragédie. Son père avait été gravement blessé dans un accident et sa mère était morte d'apoplexie quand il avait neuf ans, le laissant lui et ses frères et sœurs se débrouiller. En dépit de leur pauvreté, Frank était déterminé à réussir sa vie. Sa grande intelligence et des heures de travail lui permirent de poursuivre ses études, d’obtenir une licence et de préparer les écoles de pharmacie et de médecine, tout en exerçant à côté des métiers à plein temps. Ses camarades de l'école de médecine l'élirent vice-président de sa promotion en deuxième année et ses professeurs l’épaulèrent sans réserve.
Obstiné et courageux, il avait finalement obtenu son diplôme de médecin à St Louis en 1928 et avait commencé à exercer en chirurgie au St. Alexis Hospital dans le secteur de Kingsbury Run. Ses frères et sœurs gardaient de lui le souvenir d’un homme presque totalement absorbé par les sciences et la médecine, capable cependant de s'occuper immédiatement de l'un des membres de sa famille blessé ou malade. Ce souci de la santé de ses frères et sœurs ou de leurs enfants faisait qu’ils l’aimaient. Tous respectaient son intelligence et la maîtrise de sa spécialité.
Ses talents de chirurgien lui permirent de devenir l’un des protégés de l’éminent professeur Karl Hamann. Sweeney semblait se destiner à une carrière très prometteuse. Il avait épousé une beauté slave à la chevelure sombre de laquelle il avait eu deux fils. Les nombreuses années de difficultés et de privation semblaient un souvenir lointain pour lui et pour sa famille.
Malheureusement pour lui, au moment où rien ne semblait plus devoir contrer sa réussite, des puissances destructrices commencèrent à prendre possession de lui : surmenage et atavisme, héritages d'alcoolisme et de psychose commencèrent à affecter sa santé. Il se fit hospitaliser pour suivre une cure anti-alcoolique : le traitement échoua.
Sa dépendance à l’alcool ne fit qu’empirer : son mariage et sa carrière commencèrent à s’en ressentir. Il était violent et agressif chez lui et l'hôpital préféra se séparer de lui. Son épouse demanda le divorce en 1936, obtînt la garde des enfants et une décision du tribunal l’enjoignant de s’abstenir de « lui rendre visite, d’intervenir, ou de la molester. » Selon elle, le docteur Sweeney avait sombré dans l’alcoolisme deux ans après leur mariage en juillet 1927 et était demeuré dans un état d'ivresse latent jusqu'à leur séparation en septembre 1934. Cowles remarqua que la déchéance de Sweeney semblait justement atteindre son apogée à l’époque où la Dame du Lac avait échoué sur les berges du lac Erie le 5 septembre 1934.
Certains des problèmes de Sweeney pouvaient avoir des causes génétiques ; d'autres pouvaient s’expliquer par une blessure durant la Première Guerre Mondiale et certains par le surmenage. L'alcoolisme était présent dans la famille de Frank à travers son père. La maladie mentale était un autre facteur. Son père avait passé les dernières années de sa vie dans un asile souffrant de ce que l’on appelait une « psychose. » Il avait été gravement blessé en France pendant la Première Guerre Mondiale et avait été doté d’une pension d'invalidité partielle.
D'autres éléments faisaient de Sweeney un véritable suspect aux yeux de Cowles. Il était né, avait grandi et passé la plus grande partie de sa vie dans la région de Kingsbury Run. Il connaissait parfaitement ce ravin sauvage pour l’avoir exploré en long et en large dans sa jeunesse. Il était grand et fort, et certainement suffisamment puissant pour porter Edouard Andrassy et son compagnon inconnu en bas du remblai raide et accidenté de Jackass Hill dans Kingsbury Run. De plus le docteur Sweeney disposait des connaissances chirurgicales pour effectuer ces décapitations et ces démembrements de spécialiste. En conclusion, la bisexualité avérée de Sweeney pouvait probablement expliquer pourquoi le Boucher Fou choisissait aussi bien des hommes que des femmes quand la plupart des crimes sexuels sont sélectifs.

22) La pression monte
Alors que Cowles affinait son enquête sur Sweeney, l’information tomba le 8 avril 1938 qu’une jambe de femme venait d’être repêchée dans la Cuyahoga. Cowles, Ness et la police toute entière, souhaitèrent que ce petit fragment d'os et de tissu ne soit pas le signe d'une nouvelle victime.
Leurs espoirs furent balayés lorsque le coroner Gerber annonça que le tibia de la femme n’avait été amputé que quelques jours plus tôt. Un violent conflit éclata alors entre Ness et le coroner. Ness n’acceptait pas que Gerber se construise une réputation nationale à partir de la publicité qu'il organisait autour de ces meurtres par décapitation. Il demanda que des experts indépendants soient nommés pour obtenir une contre évaluation de la période de la mort. Furieux, Gerber refusa et répondit qu’il ne devait de compte qu’aux contribuables qui l'avaient élu et certainement pas au département de police de Cleveland, qui était incapable de mettre la main sur le tueur.
Un mois plus tard, les faits donnaient raison à Gerber. Deux sacs de toile de jute contenant le torse nu d'une femme coupée en deux, des cuisses et des pieds furent tirés de la Cuyahoga. Sa tête et ses bras ne furent pas retrouvés.
Gerber estima qu’elle avait entre 25 et 30 ans, mesurait approximativement 1,60 m et pesait environ 55 kg. Ses cheveux étaient châtain clair. Très peu de choses supplémentaires ressortaient de l’examen de cette femme inconnue sinon qu’elle n’avait que peu de poitrine, qu’elle avait eu une césarienne, avait subi une lacération bilatérale du cervix (col de l’utérus) dû à une naissance additionnelle ou à un avortement, et avait été opérée de l’appendicite. L'autopsie ne révélait aucune présence de drogues hypnotiques ou narcotiques dans les tissus. La cause de sa mort était probablement la décapitation.
Une fois de plus, une escouade d’inspecteurs entra en action. Sans surprise, cette femme, comme presque toutes les victimes, ne fut jamais identifiée. Empêcher l'identification était évidemment important pour le tueur. Comme d’habitude la tête et les mains, les moyens les plus sûrs pour permettre l'identification, étaient absents. La théorie de la police était que les têtes et les mains étaient enterrées quelque part ou avaient été lestées et jetées dans le lac Erie. Les sacs de toile qui avaient contenu le corps n'apportèrent aucun indice valable. Après quelque temps, comme lors des meurtres précédents, les inspecteurs furent affectés sur d'autres affaires, laissant Merylo continuer ses recherches.
Dans les années 30, le phénomène des tueurs en série était malheureusement très mal connu. Ne se rendant pas compte que les tueurs en série choisissent habituellement pour victimes des étrangers, la police utilisa une approche traditionnelle pour résoudre ces homicides. Ni Ness, ni Gerber ne se rendirent compte que ce tueur organisé et intelligent était presque impossible à attraper avec les connaissances médico-légales et la technologie disponibles à cette époque.



23) Surveillance
Le nouveau suspect de Cowles, le docteur Sweeney, redonnait une faible lueur d'espoir. Cowles qui de nature était prudent, savait que toute enquête sur un membre de la famille d’un homme politique, doit être particulièrement discrète. La dernière chose dont son patron avait besoin était que l'orateur Martin L. Sweeney découvre que la police suspectait l’un de ses cousins d'être le Boucher Fou. Tout le monde aurait vite fait de conclure qu’il s’agissait d’une vengeance politique de Ness contre les attaques du membre du Congrès Sweeney contre l'administration Burton. Déjà que le maire montrait beaucoup de tiédeur envers Ness pour n’avoir pas résolu ces crimes odieux. Aucune incartade politique supplémentaire ne serait tolérée.
La filature du docteur Sweeney exigeait quelqu'un de futé et qui soit digne de confiance, capable de ne rien dire à propos de qui il suivait et du pourquoi. Thomas Whalen, un flic novice et prometteur, totalement inconnu du médecin, fut l'un des hommes désignés pour le suivre partout où il irait
. Un jour, le docteur Sweeney entra dans un grand magasin, Whalen le surveillait à distance. Sweeney tourna brusquement à droite près des ascenseurs et disparut. Quand Whalen lui emboîtant le pas tourna à droite à son tour, il se trouva nez à nez avec Sweeney qui l'attendait. Surpris et embarrassé, Whalen fit mine de rien et commença à s’éloigner. Mais le docteur Sweeney sourit, se présenta et demanda à Whalen de se présenter à son tour : « Si nous devons rester ensemble, nous devons mieux nous connaître. » Whalen, complètement dérouté, lui donna son nom et continua sa filature à distance raisonnable. Cela n'avait guère d’importance que Sweeney eut su qu'il était suivi tant qu’il demeurerait sous bonne escorte. Malheureusement, il pouvait échapper à la vigilance de n’importe quel policier affecté à sa filature.
Pendant ce temps, la police mit à profit cette surveillance pour fouiller le bureau du médecin, son logement, et même son courrier.

24) Rebondissements
En dépit de la pression publique croissante exigeant la capture du Boucher Fou, Ness refusait toujours de s'engager personnellement dans cette affaire. Au lieu de cela, il poursuivit le programme qu'il s’était fixé des années avant : moderniser la police et les pompiers, faire le nettoyage dans la grande criminalité et plus généralement transformer Cleveland en un endroit beaucoup plus sécurisé. Au moment où les remous autour de la victime d'avril 1938 s'apaisaient, un corps démembré fut accidentellement trouvé dans une décharge publique de la 9ème rue Est. Des hommes arpentant la décharge en quête de chute de métal découvrirent le corps d'une femme enveloppé dans des chiffons et du carton. Inexplicablement, la tête et les mains se trouvaient avec le reste du corps. Alors que la police examinait le secteur à la recherche d’autres indices, un badaud découvrit des os et en avertit la police. L’inspecteur chef James Hogan ramassa une grande boîte en fer blanc pour y recueillir les ossements. En regardant à l’intérieur, il y découvrit un crâne. Les restes du squelette d'un homme dont certains enveloppés dans du papier brun avaient été disséminés tout autour.
Gerber estima que la femme de type caucasien avait entre 30 et 40 ans, mesurait 1,60 m environ, et pesait approximativement 54 à 57 kg. Une grande partie de ses viscères s'était décomposée, mais la peau de son dos semblait assez bien conservée. Elle avait été démembrée avec un long couteau pointu. Gerber précisa qu'elle avait été tuée entre la mi-février et la mi-avril, probablement antérieurement à la Victime 10 trouvée début avril. Gerber pensait que ses restes avaient séjourné à la décharge pendant seulement quelques semaines. La cause de la mort était indéterminée, mais pouvait être considérée comme un homicide probable. La police fut tout d’abord stimulée par la possibilité de relever l’empreinte de son pouce gauche, mais cet espoir s'envola vite : il n’y avait aucune correspondance dans leurs dossiers. Le crâne et les os trouvés à une cinquantaine de mètres des restes de la femme avaient appartenus à un homme blanc dont l’âge pouvait être compris entre 30 et 40 ans. On estimait qu’il avait dû mesurer entre 1,65 et 1,70 m et peser approximativement entre 60 et 70 kg. Il avait eu les cheveux longs, épais et châtain foncé. Il avait également été démembré avec un long couteau pointu. La cause de la mort était tout autant indéterminée, mais relevait aussi d’un homicide probable.
Si ces deux personnes étaient bien les victimes 11 et 12 du Boucher Fou, alors son modus operandi avait changé. Laisser les têtes et les mains n’avait jamais été dans sa façon de procéder. En outre, la décharge était un lieu que le tueur en série n'avait encore jamais utilisée. Quand Kingsbury Run était devenue un lieu trop fréquenté par la police et les inspecteurs du rail, le Boucher Fou s’était replié sur la Cuyahoga pour se débarrasser des restes. De plus, ces deux corps avaient été retrouvés complètement accidentellement. Le Boucher quant à lui s'assurait que la plupart de ses victimes seraient retrouvées dans Kingsbury Run ou dans la Cuyahoga. Ces corps présentaient assez de différences d’avec la façon standard de procéder pour que se pose la question de savoir si c’était vraiment des homicides et pire encore des victimes du Boucher Fou : Ness et Cowles étaient loin d’en être sûrs. Suite à une dénonciation, la police interrogea un homme qui dirigeait une école d’embaumement, mais aucune charge ne fut retenue contre lui et l'homme s’en alla rapidement exercer ses talents ailleurs.

25) La solution du désespoir
Que ces deux cadavres fussent ou non l’oeuvre du Boucher Fou, les habitants de Cleveland crurent qu'ils l’étaient. L’opinion publique et la pression politique déversèrent un flot de critiques contre Ness et le département de police. Les journaux exigèrent que l’on mette un terme à ces crimes horribles qui avaient terni la réputation de la ville alors qu'elle sortait lentement de la Dépression. Ness était désespéré. Il devait parvenir à des résultats rapides et palpables. Il eut une entrevue avec son patron le maire Burton et les principaux membres de sa police. Il commit alors une erreur qui devait le poursuivre pendant presque une décennie.

La nuit du 18 août 1938, deux jours après la découverte des corps dans la décharge, Ness effectua une descente de nuit dans les bidonvilles de la cité, ces villages de cabanes rafistolées qui s’étaient multipliées depuis la Dépression. Ness et ses hommes commencèrent à ratisser depuis la Place, puis s’enfoncèrent dans le secteur de Flats à proximité de la Cuyahoga River pour finalement atteindre Kingsbury Run. Avec des sirènes mugissantes, ils prirent d'assaut la jungle des hobos, pourchassant et capturant les vagabonds terrifiés. Beaucoup furent conduits au commissariat, on prit leurs empreintes et on les envoya en maison de redressement, alors que la police fouillait les décombres en quête de traces du Boucher Fou. Pour conclure, la police incendia les taudis afin que ces hommes ne puissent plus y retourner.
Le Cleveland Press n’hésita pas à entrer dans la polémique, en critiquant vivement Ness pour avoir chassé les clochards de leurs taudis et commandé leur destruction par le feu : « Que de tels bidonvilles existent donne douloureusement à réflechir sur l'état de la société. L’emprisonnement de ces hommes brisés et l’incendie de leurs refuges misérables ne résoudront pas les problèmes économiques. Ni ne serviront probablement à résoudre le mystère le plus macabre de l'histoire de Cleveland. »

26) L'interrogatoire de Sweeney
La ville était en émoi. La pression mise sur Eliot Ness pour résoudre ces meurtres était si intense qu'il fit venir son principal suspect, le docteur Frank Sweeney dans une suite du Cleveland Hotel pour un interrogatoire secret. Le lieutenant Cowles expliqua à Sweeney que s'il refusait de coopérer dans ces conditions alors il serait conduit en un autre lieu avec tous les journalistes dans son sillage. Le docteur Sweeney, soucieux d’épargner sa famille, choisit la procédure la plus discrète.
Après avoir poireauté pendant trois jours dans cette luxueuse suite, le relativement sobre Sweeney, amusé et confiant, fut interrogé par quatre personnes : Eliot Ness, le psychiatre Royal Grossman, le lieutenant David Cowles et le docteur Leonard Keeler, l’un des inventeurs du détecteur de mensonges qui à la demande de Ness était venu de Chicago avec son équipement. Le secret était impératif à cause du cousin de Sweeney qui ne devait rien soupçonner de cet interrogatoire. Ness devait en outre prendre des gants avec le suspect car à tout instant, le docteur pouvait faire appel au membre du Congrès et ce serait la fin de l'interrogatoire.
Ce mardi matin 23 août, le docteur Francis E. Sweeney apparût élégamment vêtu. Cet homme dans la quarantaine, grand et solidement charpenté, semblait calme et reposé. La monture foncée de ses lunettes donnait une allure savante à ses agréables traits irlandais. Frank Sweeney ressemblait beaucoup au chirurgien confiant et glorieux qu'il aurait pu devenir.
Il se présenta cordialement aux hommes à l’allure sérieuse venus pour l'interroger. Pendant que Keeler s'esquivait dans la seconde pièce pour mettre en place l’équipement de son détecteur de mensonges, Ness, Grossman et Cowles s’assirent avec lui dans le confortable salon.

Durant les deux heures suivantes, Cowles et Grossman posèrent la majorité des questions. Ness écoutait attentivement. Sweeney s’amusa avec eux, en plaisantant ou en répondant vaguement. Ness se rendit compte que tout cela ne menait nulle part ; il rejoignit Keeler dans la pièce adjacente. Comme Keeler était prêt, le docteur les rejoignit et on lui posa les sondes du détecteur. Seul Ness resta avec Keeler.
Cowles avait préparé une liste de questions auxquelles Keeler ajouta les siennes. Ness avait déjà été instruit du fonctionnement du détecteur de mensonges et savait comment en interpréter les résultats. Les premières questions de Keeler étaient anecdotiques : "Son nom était-il Francis Edward Sweeney ? Etait-il né dans l’Ohio ? Avait-il deux fils, Francis et James ?" La machine enregistrait les réponses. Les questions devinrent rapidement plus spécieuses. "Avait-il déjà rencontré Edward Andrassy ? Avait-il tué Edward Andrassy ? Avait-il déjà rencontré Florence Polillo ? Avait-il tué Florence Polillo ?" Ness surveillait le détecteur qui enregistrait les démentis de Sweeney.
Quand il eut terminé, le docteur Keeler remercia Sweeney et lui demanda d’attendre quelques minutes. Keeler et Ness quittèrent la pièce, refermèrent la porte et rejoignirent Grossman et Cowles qui attendaient dans le salon. "Ça pourrait être votre gars," dit Keeler avec assurance. Ness en convînt. "Qu’en pensez-vous ?" demanda-t-il à Grossman. " Je crois que nous tenons un psychopathe classique avec une schizophrénie probable. Son père a passé les trois dernières années de sa vie interné, une personnalité schizoïde violente aggravée par un alcoolisme chronique."



27) Au bout de l’horreur
Ness avait du mal à concilier le chirurgien très fin qui s’exprimait aussi aisément avec le meurtrier dément, le Boucher Fou qu'il était venu chercher. "Il me semble incroyable qu’un individu qui dispose d’une telle intelligence et d’une telle éducation puisse être le monstre que nous recherchons. Je retourne lui parler une demi-heure. Je voudrais qu’ensuite Leonard lui refasse un test pour que l’on soit surs." Ness retourna auprès de Sweeney, referma la porte et s'assit sur le lit face à lui. "Alors ? demanda le docteur, êtes-vous satisfait maintenant ?" Une grimace traversa son visage. Il se leva et regarda par la fenêtre. "Oui, dit pensivement. Ness, je pense que vous êtes le tueur."
Assis sur le lit, Ness se rendait mieux compte de la stature énorme de l'homme qui voilait presque la totalité de la fenêtre. Il se retourna et ricana. "Vous pensez ?" Il avança vers Ness qui s’attendait à une attaque. Il se pencha vers lui et s’approcha si près que Ness pouvait sentir son souffle. "Il va falloir le prouver alors !" siffla-t-il. Ebranlé, Ness se leva et ouvrit la porte. "Cowles !" appela-t-il. Personne ne répondit. "Grossman ?" appela-t-il encore. Pas davantage de réponse. Ses mots semblaient résonner dans le salon vide. Il était seul avec ce dément. Sweeney eut un sourire : "Regardez ! Ils sont tous partis déjeuner! " Ness décrocha rapidement le téléphone, contacta ses collègues au café restaurant, et demanda à Cowles de revenir immédiatement. Des années plus tard, Ness confessa à sa femme que durant toute sa carrière où pourtant il avait maintes fois côtoyé le danger, jamais il ne s'était senti aussi menacé que lorsqu’il était resté seul avec le docteur Sweeney.
Cet après-midi là, le docteur Keeler retesta plusieurs fois Sweeney, avec toujours le même résultat. Ils se quittèrent avec la certitude que Sweeney était le tueur, mais n’en avaient aucune preuve directe. Ness était certain qu'il ne pourrait jamais obtenir une condamnation avec ce qu'ils possédaient, surtout avec ce cousin si bien placé. Ness pensait bien qu’il pouvait toujours choisir de faire suivre le docteur constamment, mais le médecin avait déjà prouvé qu'il pourrait échapper à la filature.

Ce qui se passa exactement par la suite demeure encore un mystère. La seule chose dont on soit sûr est que le docteur Sweeney fut admis à l'hôpital des vétérans de Sandusky deux jours après son interrogatoire.
Du 25 août 1938 jusqu'à sa mort en 1965, Sweeney alla d'hôpital en hôpital, séjournant aussi bien dans des hôpitaux psychiatriques que dans les hôpitaux pour vétérans, dans différents endroits du pays. Il n'était pas prisonnier et pouvait s’absenter comme il l’entendait, plusieurs jours et parfois des mois entiers. Toutefois, au moins à l'hôpital de Sandusky, une note était jointe à son dossier précisant que si le docteur sortait de l'hôpital la police de Sandusky et celle de Cleveland devaient immédiatement en être prévenues. En octobre 1955, le docteur Sweeney fut admis à l'hôpital des vétérans de Dayton pour la décennie qui lui restait à vivre. Il était toujours libre de ses mouvements, pourvu qu’il reste à proximité, et rédigeait des prescriptions pour ses amis et pour lui, jusqu'à ce que l'hôpital et les pharmaciens locaux décident de s’y opposer.
Ce que l’on ignore ce sont les raisons qui poussèrent Sweeney à signer sa propre admission à l'hôpital et pourquoi il y demeura volontairement jusqu’au terme de sa vie. Y eut-il des pressions de son cousin Martin L. Sweeney ? Celui-ci avait-il trouvé un terrain d’arrangement avec Ness ? Les soeurs de Sweeney le convainquirent-elles de suivre un traitement afin qu’il épargne à sa famille l’humiliation et la honte d'une arrestation certaine ? Sweeney comprit-il que l’étau de la police se resserrait et en conséquence mit-il un terme à ses massacres ? Ou encore cet homme dont la culpabilité en tant que Boucher Fou ne faisait aucun doute pour Eliot Ness, était-il réellement un innocent qui avait prit plaisir à jouer avec la police ?
A mesure que l'alcoolisme de Frank Sweeney empirait, son sens de l'humour devînt de plus en plus bizarre. L’un des membres de sa famille supposa qu'il cachait sa mélancolie naturelle derrière cet humour. Pendant son séjour à l'hôpital des vétérans de Dayton, Ohio, il fit parvenir à Eliot Ness une série de cartes postales étranges, incompréhensibles et moqueuses. En dépit de celles-ci, sa famille ne crut jamais Frank capable de violence. Ils ne voyaient en lui qu'une figure tragique qui avait presque atteint le sommet et avait tout perdu, un homme brillant, détruit par l’alcoolisme et par ses propres démons.
Les meurtres en série ont officiellement cessé en 1938. La dernière victime, celle que l’on nomma la victime 10, fut tuée en avril 1938 même si les restes des victimes 11 et 12 ne furent retrouvés qu’à la mi-août suivante.

28) L’affaire Dolezal
En dépit de quelques similitudes superficielles avec d'autres meurtres perpétrés en Pennsylvanie, dans l’Ohio et dans l'état de New-York, comme le meurtre du Dahlia Noir en Californie dix ans plus tard, les meurtres de Kingsbury Run s’achevèrent donc officiellement en 1938. La police de Cleveland examina les indices liés à ces meurtres, mais il n'y eut jamais suffisamment de concordances pour en déduire que le tueur en série de Cleveland en était également l’auteur. Si le docteur Gerber, dont les compétences furent unanimement reconnues, rejeta les preuves médico-légales à propos de meurtres similaires accomplis en dehors de Cleveland, il semble alors difficile d’en prendre le contrepied aujourd'hui.
Bien que les meurtres aient officiellement cessé en 1938, la poursuite du tueur continua. L’inspecteur Peter Merylo fit carrière en pourchassant le tueur, désireux d'attribuer les meurtres similaires à la même personne. Rétrospectivement, c’était simplement l’une de ces nombreuses personnes que cette affaire obsédait.
Bien que l’on ne sache pas clairement quand Martin L. Sweeney le découvrit, il se rendit cependant compte que son cousin avait été suspecté dans les meurtres de Kingsbury Run. Allié à la famille du shérif par le mariage de sa fille avec le fils O'Donnell, il laissa - certains prétendirent qu’il persuada – le shérif du comté de Cuyahoga, Martin L. O'Donnell de proposer sa propre solution à cette affaire en trouvant un autre suspect plausible afin de faire taire les rumeurs circulant autour de son cousin. Ainsi naquit "l’affaire Dolezal."


Frank Dolezal entre les adjoints du shérif

Quelques mois après que le docteur Sweeney ait lui-même signé son admission à l'hôpital de Sandusky, le shérif O'Donnell engagea un détective privé, Pat Lyon, pour enquêter sur les meurtres de Kingsbury Run. Après plusieurs mois d’enquête, les investigations de Lyon se concentrèrent sur un alcoolique entre deux âges nommé Frank Dolezal. Lyon avait déniché une taverne qu’Andrassy et Polillo avaient fréquentée et dont Dolezal était l’un des habitués. Le shérif fit fouiller une chambre que Dolezal avait précédemment louée et ses hommes trouvèrent des taches sur le plancher et sur un couteau. Lyon fit analyser les taches par son frère qui était chimiste et il s’avéra qu'il s’agissait de sang humain.
Pendant ce temps, Peter Merylo l’inspecteur de Cleveland avait eu vent de cette enquête sur Dolezal, un suspect qu’il avait déjà interrogé et relâché. O'Donnell voulait faire vite et couper l’herbe sous le pied à la police de Cleveland : il procéda donc à l’arrestation de Dolezal le 5 juillet 1939. Après une nuit éprouvante avec le geôlier du shérif Michael Kilbus, Dolezal "confessa" le meurtre de Flo Polillo. Kilbus ayant la réputation de ne pas être un tendre, c’est "Gentleman" Harry Brown, et non Kilbus, qui officiellement recueillit les aveux.
Dolezal déclara qu’à la suite d’une querelle entre Flo et lui, elle s'était jetée sur lui avec un couteau de boucher. En se défendant, il l'avait frappée et dans sa chute, elle était tombée contre la baignoire. La croyant morte, il l'avait coupée en plusieurs morceaux et en avait déposé une partie dans la ruelle où on l’avait trouvée. Il s’était débarrassé de la tête et du reste du corps dans le lac Erie.
Il y avait une autre « preuve » contre Dolezal. Lyon avait entendu dire qu'une jeune femme également alcoolique avait eu une rencontre suspicieuse avec le suspect. Lyon acheta une bouteille de whiskey bon marché et se rendit chez la femme pour l’interroger. Il restait encore un peu d’alcool dans la bouteille quand elle déclara que Dolezal l’avait agressée avec un couteau et qu’elle avait dû sauter par une fenêtre pour lui échapper. Miraculeusement, elle avait seulement cassé le talon de l’une de ses chaussures au cours de cette audacieuse évasion.

Black Dahlia (1998)
Take 2 Interactive
Compatibilité Windows XP
Version française sous-titrée

Qu’il s’agisse de romans, de films ou de jeux vidéo, les adaptations de ce fait divers qui défraya la chronique nord-américaine dans l’après-guerre prennent des libertés qui permettent de donner une interprétation rationnelle à ce qui échappe à la raison. En faisant du Dahlia Noir une starlette du cinéma pornographique, ou en mêlant à cette sordide histoire une secte nazie, les scénaristes ont tenté d’inscrire dans la mémoire collective le souvenir d’une femme qui s’était construite sur ses rêves d’Hollywood, sur sa fascination pour les uniformes ne dissimulant que des êtres de chair, sur cette virtualité onirique dans laquelle elle s’était réfugiée et dont la fin ne fut que souffrance et cauchemar.
L’affaire du Black Dahlia associée à celle du Maniaque des Torses dit torso de Cleveland a fait partie des hypothèses qui furent repoussées. Elles n’en furent pas moins des hypothèses d’enquête sur lesquelles planchèrent divers départements de police. Si l’on considère que le tueur de Cleveland perpétra ses forfaits 10 ans avant que Short ne connaisse une fin aussi tragique, qu’une guerre mondiale sépare ces deux atrocités, que Cleveland n’est pas Los Angeles, que le Mad Butcher déposait en partie ses victimes soit dans Kingsbury Run soit dans la Cuyahoga River comme une indélébile signature de ses forfaits, qu’Elizabeth Short n’ait été ni décapitée ni amputée de ses mains, l’affaire du Black Dahlia et celle du Torso présentent bien peu de points communs ou de similitude en dehors de la violence, de la souffrance infligée et de la séparation en deux du corps des victimes.
Black Dahlia, le jeu, situe son action à Cleveland en novembre 1941. Comme on l’a vu dans le chapitre précédent, les meurtres ont officiellement cessé en 1938. En faisant de l’enquêteur principal, Jim Pearson, une nouvelle recrue des Services Secrets Américains nommé en lieu et place du détective Pensky séjournant suite à cette affaire dans un asile psychiatrique, et en plaçant l’intrigue à la veille de l’entrée des Etats-Unis dans la Seconde Guerre Mondiale, l’aventure prend toutes ses dimensions romanesques, jouant avec l’infiltration d’hommes entièrement dévoués au national-socialisme sur le territoire américain. Cette orientation vers l’espionnage est tempérée par la présence du serial killer et par une dimension ésotérique (runes) et fantastique (rêves et cauchemars).
De la réalité, les auteurs tout en la manipulant ont retenu quelques éléments : en particulier le personnage d’Elyzabeth Short, surnommée Lizzy, qui entretient une correspondance avec un pilote en mission à l’étranger, ici nommé Matt Collins. Ce dernier d’ailleurs conformément à Matt Gordon périt dans un vol aérien. Elyzabeth vit à Los Angeles, a séjourné dans plusieurs meublés –l’une de ses anciennes logeuses sera interrogée- et possède maintenant une chambre à l’hôtel Billmore (Biltmore). Si le Black Dahlia est devenu une pierre maléfique, il n’en reste pas moins que Lizzy périra dans des conditions atroces.
Mais là encore les auteurs ont adapté le réel pour en inverser les événements, situant les meurtres à répétion du tueur de Cleveland comme contemporains à la Seconde Guerre Mondiale et l’assassinat d’Elyzabeth postérieurement à celle-ci. Sur le serial killer, réalité et fiction ont également été entremêlés : à Cleveland, Jim Pearson entre effectivement en contact avec le détective Merylo et s’entretient avec lui des meurtres en série sur lesquels celui-ci enquête ; il a même l’opportunité de rencontrer Elliot Ness. En revanche, une conversation avec Merylo apprend à Jim qu'une seconde victime a été identifiée, un certain Angelo Santini. Dans l’affaire du tueur Torso, seules deux victimes furent identifiées Flo et Andrassy De même le tueur gère ses déplacements par le biais des égouts de la ville lui permettant d’accéder à sa planque quand dans la réalité, on sait que les lieux de boucherie et de résidence du tueur ne furent jamais retrouvés. Dernière allusion : Pearson peut se rapprocher du tueur grâce aux confessions de Pensky son prédécesseur effectuant une cure de repos dans un asile psychiatrique. Rappelons nous que Fowles fut mis sur la piste de Sweeney en partie grâce aux confiences de Alex Archaki, lui aussi, pour d’autres raisons, interné. Enfin loin ailleurs Pearson ouvrira un cercueil contenant un cadavre décapité.
Là s’arrêtent les analogies et les emprunts.
Partant de ces faits, les auteurs ont construit sous forme d’enquête policière linéaire à la première personne un scénario passionnant entrecoupé de courtes scènes filmées extraites des actualités d’époque et faisant de Black Dahlia, l’un des incontournables du jeu vidéo d’aventure.

Reardon, Avril 2007

Sources
Will Fowler
http://www.tmsreprints.com/photos/historic/index.html
http://www.blogofdeath.com/archives/000906.html
Filmographie
http://www.cinemovies.fr/fiche_film.php?IDfilm=2681
Thème
http://www.crimelibrary.com/notorious_murders/famous/dahlia/index_1.html
http://www.bethshort.com/
http://www.dahlianoir.fr : Le Mythe du Dahlia Noir
Théorie
http://www.polarnoir.fr/livre.php?livre=liv138
http://www.lmharnisch.com
Archives FBI http://foia.fbi.gov/foiaindex/short_e.htm
Jeu vidéo
http://www.ladydragon.com/dahlia.html


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